7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 12:05

 

Sortie de Cizur Menor par un lotissement récent, direction Monte del Perdon. Une ride par rapport aux Pyrénées. Pourtant, tout le monde en parlait hier comme une sorte de passage initiatique, je me demande bien pourquoi. Nous sommes tous plus ou moins partis en même temps, il y a donc du monde en chemin. Nous jouons à l'accordéon, nous dépassant les uns les autres à tour de rôle. Le chemin traverse de vastes champs de blé monté en graine, mais encore vert. Les courbes du paysages sont douces, tout comme la température. Le temps et le lieu idéal pour marcher. Alors que le chemin commence à s'élever, une vieille bâtisse en ruine attire mon regard. Des murs lézardés couverts de lierres et un toit en partie effondré n'empêchent pas son ancienne noblesse de s’exprimer encore. Il n'y a pas que les pèlerins qui passent...

 

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Première halte en compagnie des retraités français, assis sur un banc à proximité d'une croix en mémoire d'un pèlerin flamand décédé ici-même. Nous échangeons joyeusement nos impressions et quelques joutes humoristiques. Il y a d'abord Guy et Marité, le couple meneur auquel se sont agglomérés, si l'on peut dire, Annie, une grenobloise que la vie n'a pas épargné et Jean-Luc, un réunionais dont tout le monde se demande comment il a atterri sur le chemin et qui parasite littéralement la gentillesse naturelle de Guy. Quant à Phil, un québécois à l’embonpoint impressionnant, il me regarde toujours comme si je m'apprêtais à lui faire passer la question. Il ne porte manifestement pas les gens d’Église dans son cœur. Le courant ne passe pas entre nous, mais, en personnes bien éduquées, nous ferons chacun comme si de rien n'était. Petite leçon de tolérance appliquée. Ceci dit, j'admire son courage et son opiniâtreté car vu son volume, et le poids qui va avec, cela ne doit pas être facile tous les jours. Où va-t-il trouver son énergie et surtout le souffle pour avancer ?

 

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Le chemin repart à l'ascension du Monte del Perdon. Au village de Zariquiegui, nouvelle halte devant l'église romane, fermée comme il se doit, de San Andrès. Sur le parvis, deux moineaux se battent amoureusement sous le regard curieux d'un troisième. Ils ne se lassent pas de se rouler l'un sur l'autre, de se béqueter à qui mieux mieux, chacun prenant le dessus à tour de rôle. C'est un véritable ballet de plumes, d'ailes et de piaillements auquel personne ne semble porter attention. La vie est décidément partout et son énergie surabonde sans mesure. Qu'y ajoute mon regard ? Rien, sans doute, sinon qu'il y cherche, et y trouve, un sens qui, autrement, resterait inexprimé. La belle affaire !

 

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Dernière côte sur une large piste à flanc de colline. La crête est garnie d'une guirlande d'éoliennes, moulins à vent modernes et non moins poétiques que ceux du temps jadis. Leurs pales en mouvement matérialisent le souffle insaisissable du vent et sa force qui franchit, invisible, la montagne, mais dont nous sommes encore protégés. Le col nous accueille avec ses célébrissimes pèlerins de fer qui semblent fixés pour l'éternité dans leur marche silencieuse. Plus silencieuse en tout cas que notre Annie qui se précipite pour prendre photos sur photos avec un enthousiasme communicatif. La joie d'être arrivé au bout d'un long effort ! Avant d'être prise en photo à son tour devant sa silhouette préférée. Le vent qui s'engouffre dans l'échancrure du col n'a désormais plus rien d'une abstraction. J'ai la chair de poule, malgré la polaire enfilée à la hâte. Le ciel gris ne me donne pas plus envie de m'attarder. Il est temps de basculer de l'autre côté de la montagne.

 

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La descente commence comme un raidillon abrupt où les souliers risquent à chaque pas de partir en glissade incontrôlée. Les bâtons de marche ne m'ont jamais autant servi. Il ne manque que les skis et la neige pour que le tableau soit complet. Vive les chasseurs, alpins ou ardennais !

 

Quand la pente devient plus raisonnable, je lève enfin les yeux vers le pays au cœur duquel le chemin nous mène. Et c'est le choc. L'émerveillement. Le vertige. Le ravissement. Pur et simple. Comme si le paysage s'ouvrait pour m'accueillir et m'héberger dans sa beauté. Un sentiment aussi surprenant qu'inattendu. Intense. L'horizon m'offre son immensité hospitalière. A la mesure de la vie. Les mots ne peuvent dire la jubilation tranquille, paisible, qui s'empare de moi à cet instant. Car contrairement au sentiment du sublime tel que Kant l'a défini, et que ce paysage et cette expérience pourrait évoquer, ce n'est ni l'effroi, ni la sidération, ni la révérence, qui l'emportent, mais une familiarité, une intimité, qui prend sous son aile. Il n'y a plus de spectacle ni de spectateur, plus de paysage regardé ni contemplé. Il n'y a plus qu'un univers où habiter. Et le saisissement d'entrer dans cette dimension, insoupçonnée jusque là, offerte par le monde au détour du chemin. Moment de grâce.

 

pano Monte del Perdon

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commentaires

thorvald 12/03/2014 11:10

La suite, La suite.....on veut lire la suite. Merci pour votre façon de raconter le chemin.

paul-vers-compostelle 12/03/2014 18:31



Merci pour votre commentaire... et patience ! J'écris bien moins vite que je n'ai marché !