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Voici sous forme d'une page unique les deux articles que j'avais écrit sur la prière du pèlerin :

J'aimerais pouvoir vous confier, sur le ton de la confidence, les révélations extraordinaires et la qualité exceptionnelle de la prière sur le chemin. Le dépouillement, la simplicité, la nature, l'immensité, l'état de transe dans lequel met la marche, les rencontres, tout cela ne doit-il pas mener naturellement et de façon privilégiée vers la transcendance, quelque soit le nom que l'on donne à celle-ci ? L'honnêteté m'invite pourtant à dire bien autre chose...

 

La marche est une occupation à plein temps. Et comme ceux qui emportent des livres se découvrent bientôt incapables de les lire au fil des étapes, moi qui était parti avec l'idée de prier en marchant, j'ai bien dû déchanter. Le chemin ne l'entendait pas de cette oreille. Ou plutôt, comme pour bien d'autres choses, il allait déplacer les lignes.

 

Marcher sollicite les sens. Tous les sens.

 

La vue, en premier lieu. Il faut quand même regarder où mettre les pieds pour le pas qui vient et pour le suivant, tout en admirant le paysage et en cherchant la prochaine marque du balisage.

 

L'ouïe, elle, est constamment en éveil : vent dans les arbres, chants des oiseaux, voitures qui passent au loin ou qui s'approchent dans le dos et dont il faut se garer, aboiement d'un chien...

 

L'odorat tantôt se délecte du parfum d'un foin tout juste fauché ou de la résine des pins qui craquent sous le soleil et tantôt se révulse quand il faut traverser un carrefour à grande circulation ou contourner le cadavre d'un blaireau au bord de la route.

 

Le toucher ? Les vêtements sur la peau, la transpiration dans le dos, la pluie qui rafraîchit le visage, mais aussi le bâton de marche dans la main ou l'écorce de l'arbre sur laquelle on s’appuie un instant pour remonter ses chaussettes...

 

Quant au goût, outre le souvenir du repas précédent, camembert et saucisson comme il se doit, c'est aussi l'eau, toujours la même et toujours différente d'un ravitaillement à l'autre, cet arôme de chocolat qui envahit le palais à la pause, la fleur de trèfle un peu amère mordillée en chemin.

 

La marche sollicite tous les sens, vraiment tous les sens, et ce, à chaque instant.

Essayez alors de prier, de vous tourner vers l'intérieur, vers cet hôte qui vous attend.

 

Vous réaliserez que la chose ne va pas de soi. Pendant la méditation, le monde n'existe plus avec la même intensité, et pour cause. La marque du balisage qui annonce une bifurcation passe inaperçue. La flaque d'eau sur le chemin ou la bordure de la route aussi. Vous vous rendez compte qu'il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d'être, en même temps, attentif au monde que vous traversez et au monde intérieur qui vous habite. Évidemment, quand la ligne est droite et le chemin large, vous pouvez oublier un instant le monde et vous immerger dans vos pensées pour méditer. Mais, très vite, l'environnement se charge de vous rappeler à l'ordre. Et la prière se dissipe comme une bulle de savon qui explose en mille-et-une gouttelettes.

 

Alors ?

 

Alors, il y a autre chose.

 

Il y a d'abord les arrêts au gré des sanctuaires rencontrés.

 

Dans ces lieux de silence et de solitude - les églises et les chapelles de village, quand elles sont ouvertes, ne se signalent jamais par leur grande affluence - la prière peut s'épanouir à l’aise. Si on accepte d'en prendre le temps, l'intériorité n'est jamais loin. Souvent, il suffit de s'asseoir et de souffler un peu pour que ce qui travaille en profondeur affleure à la surface : "Me voici, Seigneur, et voici ce que je porte." Réflexions nées pendant la marche, rencontres et dialogues en chemin, impressions glanées ici ou là, souvenirs, attentes, réminiscences, tout fait farine au bon moulin. On se pose, tranquille, sur une chaise ou un banc, on fait silence, on s'ouvre à la présence. Quelques mots, une parole, une prière, et l'on repart, centré à nouveau sur cet essentiel qui nous accompagne et ne nous quitte jamais. Ainsi, d'églises en églises, de chapelles en chapelles, c'est comme un collier qui grandit, chaque halte de prière venant ajouter aux autres sa petite perle, avec sa couleur propre et son éclat différent.

Prier en marchant

Cette attention intérieure, née dans l'ombre et le calme des sanctuaires, change alors, l'air de rien, l'atmosphère de la marche. Elle ouvre une brèche. Et voilà qu'on habite autrement ces kilomètres qui se succèdent. On s'éprouve davantage présent à ce qui se donne. La disponibilité augmente. On découvre, étonné, qu'il n'est pas nécessaire de dire beaucoup. L'ouverture de l'âme, l'ouverture du cœur, suffit pour être priant. Il ne s'agit plus de réfléchir profondément ou de produire de belles idées dans la méditation, mais d'être avec, d'être en et de vivre la gratuité d'une présence qui fait grandir la vie et lui donne plus de goût. Jubilation heureuse, action de grâce, joie paisible, tranquillité, ouverture à la beauté présente un peu partout, difficile de trouver des mots qui ne tombent pas dans la mièvrerie pour décrire ce qui, pourtant, n'a rien de mièvre, ni de "cul-cul la praline", quand c'est vécu en vérité. Le monde y prend des couleurs et la réalité une bonté insoupçonnée.

 

Ceci dit, le plus souvent, la prière du pèlerin, quand elle existe, se fait simplissime. Viennent à la rescousse de l'esprit fatigué ces prières bêtes et machinales qui rythment et accompagnent la marche en l'occupant d'une manière ou d'une autre. Le chapelet, la récitation des psaumes, un chant répété comme un mantra et voilà que, sans réfléchir, l'âme se met au diapason du monde et de son créateur. Pourquoi ne pas le dire ? Il m'est arrivé d'utiliser ces prières répétitives pour m'aider à avancer quand j'en avais marre d'une route soudain trop longue, trop monotone ou trop ennuyeuse. A ne retenir que les moments de grâce, on en oublierait presque tous les autres, quand la marche n'est plus qu'une corvée, parce qu'il faut bien avancer. Dans ces moments difficiles, occuper l'esprit avec quelque chose comme une prière allège momentanément le fardeau. Ici encore, ce n'est pas tant le contenu qui compte que l'esprit dans lequel les mots rabâchés font entrer. Et quand ces mots consonent avec l'environnement ou la petite musique intérieure, alors la grâce, une fois encore, revient accomplir son œuvre de consolation. Les bords de la Sedelle s'en souviennent, tout comme les collines de Chablis ou les forêts d'Ardennes.

Prier en marchant

Pendant ces trois mois, j'ai beaucoup moins prié que je ne l'avais imaginé. La marche se suffit à elle-même. Pourquoi m'en détourner en y superposant une couche supplémentaire, supposée être spirituelle ? Pourquoi vouloir faire à tout prix deux choses en même temps ? Prier et marcher, prier en marchant ? Marcher apprend à vivre au présent. Et vivre au présent, c'est vivre le présent tel qu'il est, sans rien y ajouter.

 

Sans doute ! Mais la prière vient-elle vraiment s'ajouter à la vie ? Ajoute-t-elle à la réalité ? Ou n'est-elle pas plutôt l'attitude intérieure qui donne d'habiter le monde et la vie comme jamais auparavant ? Elle ne vient pas s'ajouter. Non. Elle donne accès, elle est l'accès, la clé qui donne de reconnaître, dans ce qui est donné au présent, la relation originelle et créatrice. Elle n'ajoute rien. Elle dévoile et révèle.

 

Il n'est donc pas nécessaire de prier beaucoup en pèlerinage. Il n'est pas nécessaire d'ajouter à la vie pour lui donner une valeur qui, autrement, manquerait. Il suffit de prier, il suffit de marcher, il suffit de vivre. Et, par la grâce du chapelet, celui des haltes régulières dans le silence des églises de village et celui des Ave Maria répétés à l'infini pour passer le temps, la marche, elle-même, deviendra prière. Et ainsi la vie. Révélant ce qu'elle est en réalité, dans la simplicité originelle de sa naissance. Comme un don.

 

Un novice malicieux se plaignait à son maître spirituel qu'il était souvent pris de fringale au beau milieu de ses longues méditations. Probablement une manœuvre de l'ennemi pour le distraire. N'était-il donc pas permis de manger en priant ? La distraction disparaîtrait à coup sûr ! Après un temps de réflexion, l'ancien lui répondit dans un sourire : manger en priant, ce ne serait guère convenable. Mais as-tu déjà essayé de faire, de tes repas eux-mêmes, une prière ?

 

Et s'il en allait de même de la marche ? Et de la vie ?

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Published by paul-vers-compostelle - dans Réflexion