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P1100472Après quelques semaines de marche, une découverte s'est peu à peu révélée qui pourrait bien rester comme l'enseignement principal de mon chemin. Et cette découverte, la voici. Chaque jour recèle toujours au moins un moment de grâce. Moment de paix, moment d'émerveillement, moment où le cœur et l'esprit se dilatent, où l'être s'ouvre à quelque chose qui le dépasse et le laisse bouche bée, s'ouvre à une rencontre.

 

Ce moment prend le plus souvent par surprise. Il s'impose comme une évidence. Soudain, les yeux s'écarquillent et la chair, cette unité où corps, affectivité et esprit s'entre-appartiennent, exulte !

 

- Ce premier chemin en quittant Baye dans la clarté matinale ;

- Cette descente du Monte del Perdon, alors que le paysage semble m'ouvrir ses bras ;

- Ce lever de soleil sur la plaine infinie peu après Castrojeriz ;

- Cette longue discussion matinale avec une hôte céramiste ;

- Ce renard qui se fige au détour du chemin avant de s'enfuir à toutes pattes ;

- Cette conversation à cœur ouvert face à la vallée au Cebreiro ou sur ce banc à Calzadilla de los Hermanillos ;

- Ce chapelet récité en quittant Chablis et ces mots qui soudain prennent vie au milieu des vignes ;

- Ce parfum enivrant de laurier-rose en descendant vers Molinaseca

- ...

 

Est-ce la grâce du chemin que de donner à vivre de tels moments d'unification à soi-même et au monde ? De donner à éprouver cette coïncidence, intense et passagère, de la vie avec elle-même ? Le moment de grâce se donne d'abord inaperçu. L'être exulte sans le savoir, sans y penser. Il vit. Puis l'intensité du moment se révèle à la conscience. Des mots, une pensée, se mettent sur ce qui s'éprouve. Et voilà que le moment se dissipe peu à peu tout en continuant à résonner et à se construire dans la mémoire. D'autres impressions surgissent, la marche se poursuit, mais la mémoire continue de frémir et de s'émerveiller secrètement de ce qui s'est ainsi donné pour un temps.

 

Mystère de la communion avec l'univers. L'origine du moment de grâce se trouve dans le monde et dans ce qui s'y passe : le paysage, le chemin, l'atmosphère, une parole, une rencontre... Mais son lieu est mon intimité, là où l'affectivité résonne et palpite à ce qui se donne à percevoir. Coïncidence, unité, communion, les mots importent peu. Il y a une bonté, une continuité fondamentale de l'être et de la vie, de la vie et du monde, qui se manifeste ainsi au détour du chemin.

 

Et la seule chose qui demeure au-delà est la gratitude, une gratitude émerveillée et heureuse.

 

La question qui surgit alors est de savoir pourquoi nous (je?) ne sommes pas plus sensibles à ce genre d'expérience dans notre vie habituelle, quotidienne, routinière ? Qu'est-ce qui nous rend sourds, insensibles à cette bonté, à cette communion fondamentale dont il n'y a pas de raison qu'elle ne puisse se manifester d'une façon ou d'une autre à tout instant ?

 

Ne sont-ce que des moments volés, exceptionnels, a-typiques, dont il n'y a rien à conclure ? Ou, au contraire, sont-ils la trace, l'indice, de ce qu'est la vie en sa réalité la plus profonde ? Une vie authentique, accessible enfin parce que, pour un instant, le fatras des soucis et le vacarme des préoccupations superficielles ne recouvrent plus tout de leur écume ?

 

Mon intuition me fait préférer la seconde branche de l'alternative. Ma foi aussi. Avec le secret espoir de devenir un jour capable de demeurer dans cette communion au milieu même du fatras des soucis et du vacarme des jours.

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- dans Réflexion