3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 23:53

 

Départ dans la fraîcheur du petit matin. Je ne sens pas le besoin de me presser comme les autres. A peine 20 kilomètres me séparent de l'étape de ce soir. J'ai décidé de ne pas me hâter et de suivre les étapes du guide autant que possible, même si elles semblent parfois dérisoirement courtes, comme aujourd'hui. Mais le pèlerinage n'est pas une course. Je n'envie pas ceux qui se vantent de marcher quarante voire cinquante kilomètre par jour. A quoi bon ? Puisque la marche a la vertu de la lenteur, pourquoi se la jouer marathonien ? Autant prendre la voiture ! Pour ma part, j'ai décidé d'ouvrir grand les écoutilles de ma sensibilité et de goûter ce pays autant qu'il le permettra. Je laisse donc partir sans regret le groupe d'espagnols et abandonne les canadiens à leur problème de chaussures. Quant aux japonais, ils ont filé sans demander leur reste...

 

Retour au pont sur l'Arga et au chemin. Celui-ci fait mine de suivre la nationale sur un bas côté, mais retrouve rapidement les versants bucoliques de la vallée. Un village à l'église romane simple et massive, une demeure semi-fortifiée, une chapelle abandonnée alternent avec de longs passages en forêts ou en bords de champs couverts d'un blé qui commence à mûrir. Le pays est à la fois rude et plein d'harmonies. J'en aime les courbes et les couleurs, entre le vert profond de la végétation et l'ocre des murs et des toits. C'est le sud et ce n'est pas le sud. Ce n'est plus la France, mais est-ce déjà l'Espagne ? Bienvenue au Pays Basque rétorqueraient sans doute ses habitants !

 

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La vallée s'élargit et laisse deviner au loin les faubourg de Pampelune dans une brume que j'aimerais qualifier de chaleur, mais qui tient sans doute davantage du dioxyde de carbone. Passage d'une autoroute, puis d'un dernier pont magnifique sur l'Arga qui nous mène à Trinidad de Arre, antichambre de la grande ville. La transition est rude. D'interminables rues où la foule se presse vers ses courses ou son travail, puis une longue déviation pour cause de travaux sont censés nous mener à l'entrée de la vieille ville. Je me sens moins déplacé que dans les grandes cités françaises. Ici, un pèlerin n'a vraiment rien d'exceptionnel et personne ne jette un œil sur nos sacs à dos. C'est bon pour l'humilité. Si le chemin est une métaphore de la vie, alors, en effet, il n'y a rien d'original à être là, parmi d'autres. Pourquoi se retournerait-on sur notre passage ?

 

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Pour soutenir le rythme, et le moral, je prends en point de mire un pèlerin à la démarche de gentleman, s'appuyant sur un parapluie en guise de bourdon. Je force le pas pour le rattraper : mes deux mois d’entraînement doivent bien porter leurs fruits ! Pointe de vanité et de vitesse... Je le dépasse sur un simple "buen camino", presque sans lui jeter un regard. Moi qui viens de faire l'éloge de la lenteur, je me surprends à commencer un course discrète pour ne pas me faire rattraper. Enfin, la course est surtout dans ma tête car il marche avec un rythme constant, nonchalant, comme si de rien n'était.

 

Juste avant la porte dans les remparts qui donne accès au Pampelune médiéval, je m'éloigne dans les buissons pour satisfaire un besoin naturel. Assez longtemps pour que mon lièvre me rattrape. C'est ensemble que nous entrons dans la ville. Et puisque nous nous dirigeons tous les deux vers la cathédrale, visite oblige, nous passons aux présentations, en anglais, comme il se doit : Jan, Danemark, Paul Belgique. Le début d'un compagnonnage qui nous mènera jusqu'à Fisterra.

 

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Le tour de la cathédrale est achevé assez rapidement. Je n'aime pas visiter accompagné. On a rarement les mêmes centres d'intérêt et les mêmes goûts. A la sortie, nous nous séparons et je file vers la sortie de la ville à travers les rues modernes bordées de buildings. Passage près de l'Université de Navarre, la célèbre université de l'Opus Dei. Il est à peine midi et l'étape se profile déjà à l'horizon. Je m'assied dans le gazon d'un parc municipal pour prendre mon dîner. Une dernière ligne droite, un passage d'autoroute et une belle montée, voici Cizur Menor et son relais de l'Ordre de Malte. Je suis le premier au refuge. Incroyable ! Je pourrais bien sûr marcher davantage, mais je reste fidèle à ma décision. Je profiterai donc de cette après-midi de repos. Le refuge se peuple petit-à-petit. Voici le français à la cape, suivi d'un couple d'étudiantes nipo-coréennes. Quelques allemands puis les retraités français rencontrés à Ostabat.

 

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Une séance d'information et la visite de la chapelle est prévue en début de soirée. Un vénérable hidalgo nous y attend. Il personnifie à lui seul toute la noblesse de l’Espagne. Le port est aristocratique, mais son anglais laisse à désirer et ses explications sur l'ordre de Malte sont plus longues que que le chemin d'aujourd'hui. Il s’emmêle les pinceaux dans des rebondissements historiques qui n’intéressent pas grand monde. Mais tous l'écoutent religieusement et avec respect. Il oublie heureusement de répéter ses explications en français, comme il l'avait pourtant promis au début de son exposé. La chapelle est ornée d'étendards représentant les différentes régions où l'ordre est implanté. Tout cela fleure bon la naphtaline. Difficile de faire le lien entre ce qui nous est montré ici et l'accueil des SDF, café, douche et lessive, que le même ordre organise dans ma bonne ville de Liège.

 

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Une messe est annoncée à l'église du village. Je m'y rends et y retrouve quelques pèlerins, parmi les plus âgés. L'office est simple et sans fioritures. Une messe de semaine. Je n'en demande pas plus. Promenade vespérale et souper cuisiné avec les réserves du refuge. A la bonne franquette. Je perçois quelques tensions dans le groupe des français, mais je reste prudemment à l'écart. Discute avec les uns et les autres, sympathise avec les étudiantes asiatiques, fait enfin la connaissance de l'homme à la cape. Quand je l'interroge sur la signification des dessins qui ornent son vêtement, demi-lunes, soleils et autres signes ésotériques, il me répond tout simplement : "c'est pour la protection..." De quoi un grand garçon comme lui peut-il bien avoir à se protéger ? Cela restera un mystère. Il y en aura d'autres sur ce chemin espagnol !

 

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