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S'il est une phrase qui revient souvent quand il est question de pèlerinage, c'est bien celle-ci : « ce n'est pas le but qui compte, c'est le chemin ». Comme s'il fallait se défendre de marcher vers un lieu déterminé, catholique de surcroît ! Comme si le pèlerin sécularisé d'aujourd'hui, risquant d'être surpris en flagrant délit de bondieuserie, devait désamorcer la possible question. Qu'irait-il donc chercher là-bas ? Y a-t-il d'ailleurs quelque chose à y chercher ?

 

P1080107.JPGJ'ai toujours pris un malin plaisir à poser la question aux pèlerins allemands, anglais ou scandinaves, protestants pour la plupart ou agnostiques, de ce but problématique vers lequel ils s'étaient mis en route : « Qu'allez-vous donc chercher à Compostelle, haut-lieu catholique s'il en est, supposé héberger un saint et ses reliques ? Une supercherie, à l'évidence, entretenue par l’Église ! » Et la réponse fut toujours la même : « c'est le chemin qui compte... » Mais alors, pourquoi ce chemin-ci et pas un autre ? Le but ne serait qu'un prétexte ? Vraiment ? Feignant d'ignorer qu'un chemin n'existe que parce qu'il mène quelque part !

 

Évoquer un pèlerinage, c'est en effet toujours évoquer une destination. Un haut-lieu vers lequel on se met en route et qui focalise le désir de celui qui part. Pèleriner, c'est, d'abord et avant tout, un « marcher vers ».

 

Mais on ne se met pas en route pour rien ! Une raison, parfois claire, parfois diffuse, préside au départ. Le besoin de faire une pause, de mettre de l'ordre dans sa vie, de voir clair, de faire le point, de tourner une page. Faire un deuil, rendre grâce, confier tel ou tel proche. Ou simplement le besoin de se prouver quelque chose. Pèleriner n'est plus seulement un « marcher vers », c'est encore un « marcher pour ».

 

« Marcher vers » ou « marcher pour » obéissent pourtant à la même dynamique. Dans les deux cas, il y a but, finalité. Finalité topographique dans le « marcher vers », finalité existentielle dans le « marcher pour ». Et ce qui relie ces deux finalités n'est rien d'autre que l'activité même du pèlerin : la marche. La marche qui va le mener « vers » et « jusqu'à », en opérant, au fil des jours, le « pour » qui est à l'origine véritable du départ.

 

Le « marcher vers » est l'horizon premier du pèlerin.

 

Bien sûr, il y a le but final : Compostelle. Mais tout marcheur vous dira que Compostelle a tout d'une abstraction. Situé à 1000 kilomètres ou plus, cet objectif est si lointain qu'il ne signifie rien lorsque le pèlerin se met en route.

 

Heureusement, il y a les étapes intermédiaire qui donnent chair au pèlerinage. Pour moi, ce furent Reims, Vézelay, la Loire, Limoges, Saint-Jean, Burgos, Leon... Autant de lieux charnières qui occupent, symboliquement et successivement, la place de la destination finale. L'horizon est à portée, ni trop près, ni trop loin. Voilà un but qu'il est possible d’atteindre et sur lequel se fixe le désir.

 

Et puis, il y a l'étape du soir. Celle qui focalise toutes les énergies. Combien de kilomètres, à quelle heure arriver, comment sera l'hébergement ? Et quand la marche se fait plus pénible, cette étape du soir revêt tous les attraits du paradis et nourrit l'espérance du pèlerin en détresse.

 

Enfin, durant la marche elle-même, et plus ou moins consciemment, des buts partiels se dessinent qui ne cessent de se succéder : le haut de la côte, la prochaine pause, le prochain village, la prochaine église, le prochain café... De prochain en prochain, on s'avance dans la journée jusqu'au moment où l'on peut enfin déposer son sac.

 

Pourtant, au fil de ces buts atteints qui se succèdent, toujours neufs, toujours autres, une réalité se fait jour qui, peu à peu, semble remettre en cause la logique même du pèlerinage. Car, à l'arrivée, que le but soit Vézelay, Compostelle, l'étape du soir ou le prochain tournant, rien ne se produit, rien n'arrive ! La route continue, la vie se poursuit. Il n'y a ni bouleversement, ni retournement, ni tremblement de terre. De lieu en lieu, la finalité qui semblait orienter tout le chemin perd de sa force d'attraction. Et quand Compostelle arrive, le pèlerin qui aura pris le temps d'intégrer ce fait étonnant - rien n'arrive quand le but est atteint - verra sa déception, une déception qui semble le lot de tant de ses compagnons, adoucie.

 

L'adage redevient d'actualité. C'est le chemin qui compte ! Non plus comme un a-priori idéologique répété sans même y penser, un lieu commun qui prémunirait d'apparaître trop religieux, mais comme le résultat d'une découverte. Lorsque le but est atteint et qu'il s'est révélé vide de tout ce que le marcheur y avait projeté, le pèlerin se retourne vers la route parcourue : là était donc la vérité du pèlerinage, là était l’œuvre, longue et patiente, du chemin. Et sa grâce inaperçue ! Mais n'est-il pas trop tard ? La route est achevée. Le « marcher vers » est accompli. Qu'en est-il donc du « marcher pour » ?

 

Le paradoxe est là. Ce qui donne la valeur à l’instant présent, c'est d'abord le projet, la perspective dans laquelle il s'inscrit. Si le présent du chemin est si intense et si valorisant, c'est qu'il s'inscrit dans une dynamique qui le justifie a-priori. Il n'y a rien d'autre à faire qu'à marcher vers et à vivre. Le présent du chemin est pris dans cette intentionnalité qu'offre le pèlerinage : « marcher vers », « marcher pour ». Et c'est ainsi que le pèlerinage révèle la valeur de l'instant présent. Parce qu'il l'inscrit dans une perspective qui lui donne sens tout en s'oubliant au jour le jour. Mais l'instant où le but est atteint révèle, au grand désarroi de certains, qu'il n'a pas plus de valeur que tous les instants qui l'ont précédé et qui ont mené jusqu'à lui. A-t-il donc marché pour rien ? Les lignes se sont-elles déplacées ? Ce pour quoi il est parti a-t-il trouvé une issue, une réalisation ?

 

En effet, ce n'est pas le but qui compte, c'est le chemin... qui y mène ! Mais pour le découvrir, il a fallu parcourir ce chemin jusqu'au bout. Car sans but, il n'y a pas de chemin qui compte !

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- dans Réflexion