12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 18:19

 

Le chemin se faufile dans le paysage, champs de blés, bosquets en jachère, "ermita" enclose derrière de hauts murs protecteurs et premier village de ce nouveau pays. Pause et ravitaillement en eau. Le chemin se poursuit jusqu'à Muruzabal, hameau bâti sur un éperon rocheux où je quitte le Camino Frances, attiré comme un aimant par la promesse d'un lieu exceptionnel : la chapelle romane d'Eunate, située sur le chemin aragonais tout proche. A peine un détour.

 

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Encore une belle traversée au milieu des champs de blé et voilà la chapelle qui se profile à l'horizon. Je m'attarde d'abord dans la galerie extérieure qui entoure le bâtiment octogonal comme une sorte de cloître inversé avant d'entrer dans le petit sanctuaire. Il y fait calme. J'y suis seul. Mon âme chante intérieurement, se sent à l'abri. La porte, derrière moi, grince sur ses gonds et livre passage à quelques touristes bavards. C'est la loi du genre et ce n'est pas grave. Je ressors et m'assieds sur un banc de pierre contre le mur de ce qui se révèle être un gîte. Si ce n'était l'appel de Puente la Reina, je tenterais bien ma chance ici. Mais il est encore trop tôt. Sur un autre banc, en face, les étudiantes coréenne et japonaise arrangent leur sac et se remettent en route. Tous les guides donneraient-ils le même conseil ? Je les laisse partir avant de démarrer à mon tour. Je les aurai en point de mire jusqu'à l'étape.

 

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Le dernier tronçon est une formalité. Un couple de cigognes qui s'affairent à nourrir leur petit m'accueille à Puente la Reina. La famille niche sur le clocher de l'église qui jouxte le refuge des "Pères Réparateurs" - Padres Reparadores - où je dormirai ce soir. Réparateurs de quoi, on se le demande ! Des pèlerins fatigués ? Ou de tous les péchés du monde ?

 

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La philosophie du refuge, comme souvent sur le camino, consiste à mettre le plus de pèlerins possibles dans le minimum d'espace, grands nombres obligent ! Le pli est pris et la promiscuité n'est plus une difficulté. Juste une source de curiosité. Qui seront mes voisins aujourd'hui ? De nouvelles têtes ? Et bien sûr, combien de ronfleurs ? Ou de ronfleuses car la parité ici aussi a fait son chemin...

 

Les pèlerins adeptes du "fristouiller maison" se partagent une toute petite cuisine et salle à manger. Mais beaucoup s'installent dans le jardin, à l'ombre d'un grand arbre ou au soleil selon les goûts. Je vais faire les courses avec les retraités français dans un "supermercado" où on compte les espagnols sur les doigts d'une main, et le pèlerins par brassées. Pas facile de trouver ses repères. Tous les produits sont à la fois semblables et différents. Quel quesoremplacera le camenbert ? Quel jamón serrano remplacera le saucisson habituel ? Après de longs discernements, chacun fera son choix et nous partagerons ce soir le repas de pâtes traditionnel pendant lequel Annie assurera l'ambiance en nous servant des parts dignes d'Obélix. Le groupe des "jeunes" - étudiantes asiatiques, français à la cape, allemands divers - nous succédera à la cuisine pendant notre repas. Les échanges entre les groupes sont assez limités car nos retraités ne parlent ni espagnol, ni anglais, ni allemand... et aucun des étudiants ne parle français...

 

Il est encore tôt. Je m'installe sous l'arbre du jardin à côté d'un pèlerin français solitaire. Un de ceux rencontrés à la table du souper à Roncevaux. Notre discussion me met mal à l'aise et il me faut un certain temps pour en comprendre la raison. C'est son deuxième ou troisième Camino. Il dit connaître toutes les auberges et tous les pièges du chemin. Mais il a une façon de parler des pèlerins et des espagnols qui m'intrigue, puis m'agace. Ce sont les autres. Non pas des autres à découvrir ou à rencontrer, mais des autres qui gênent et qui dérangent. Les espagnols inhospitaliers, les pèlerins bruyants, les allemands ronfleurs... en gros, il m'explique comment il fait pour échapperau troupeau. Comme si lui était différent. Comme si son chemin à lui, pour conserver sa singularité, avait besoin de se distinguer du commun. Tout à l'opposé de ce que je m'efforce de vivre, donc, puisque j'essaie au contraire de me plonger autant que possible dans le Camino comme il se présente : avec sa foule et ses côtés grégaires, mais aussi, ses longs moments de solitude offerts à profusion. Je l'écoute poliment, m'efforce de ne pas juger trop catégoriquement sa manière de voir les choses - c'est sans doute la façon qui lui convient de vivre son chemin - mais ne me sens aucune affinité avec ce qu'il dit. Je vide ma tasse de thé et m'en vais pour une promenade vespérale dans les ruelles étroites de la cité.

 

Tout à côté du refuge, la Iglesia del Crucifijo -l'église du Crucifix -, est ouverte pour un bref instant. Juste le temps d'y pénétrer, d'en admirer la double nef et son crucifix rhénan et d'en ressortir. Je préfère son nom original Santa María de los Huertos- Sainte Marie des Jardins -, allez savoir pourquoi !

 

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La cale majorn'a de major  que le nom et la longueur. Elle commence tout juste à s'animer en ce début de soirée à l'espagnole. Un peu plus loin, autre église, de Saint-Jacques celle-là. Célèbre pour son porche roman polylobé et sa statue de Santiago, pèlerin aux pieds nus. Ma visite s'arrêtera là aujourd'hui. Je n'irai pas jusqu'au célèbre pont, ce sera pour demain. Chaque chose en son temps.

 

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J'en ai tellement rêvé, de ce pont, et de ce nom, Puente la Reina, que je ne veux pas hâter le moment de sa découverte. Je ne veux pas le voir en touriste, mais en pèlerin, sac au dos. Je ne veux pas le voir, mais le vivre et le traverser... La pensée de ma tante et de mon oncle ne me quitte pas. L'Espagne était un pays rêvé, cent fois raconté, cent fois visité par procuration, lors de soirées dias interminables mais qui gardent pour moi le goût unique de l'enfance. Assis par terre, tandis que mes parents, mes frères et nos hôtes occupaient les fauteuils, nous regardions non pas des souvenirs de vacances, mais une passion, racontée à demi-mots. Passion pour un pays, l'Espagne, pour un art, le roman, pour une gastronomie et une hospitalité toujours renouvelée. Pour un climat, un soleil et une lumière aussi, qui éclairaient et nourrissaient une autre passion, amoureuse celle-là, qu'ils se vouaient l'un à l'autre. Moments précieux s'il en est qui ont peuplé mon enfance.

 

A présent que j'y suis à mon tour, étrangement, je ne retrouve rien de ces émerveillements-là. Leur histoire n'est pas la mienne, mes émerveillements ailleurs. Ces églises sont finalement assez quelconques, hybrides romans, souvent, gothiques, un peu, et puis baroques. Surtout baroques. Contraste dont je ne me lasserai pas d'explorer les résonances tout au long du chemin, mais dont ma mémoire n'a gardé aucun souvenir dans les récits de mon oncle et de ma tante. Est-il possible qu'ils n'aient pas vu  ce baroque éclatant qui habille tant d'intérieurs religieux ? A moins qu'ils n'aient pas voulu  le voir ? Et moi ? Si voir c'est choisir, qu'est-ce que je vois et qu'est-ce que je ne veuxpas voir, ici-même, aujourd'hui ?

 

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Ce que j'aime, je le sais. C'est l'atmosphère de ces ruelles étroites, le côté âpre et nonchalant de l'architecture et des habitants. Leur caractère insaisissable et comme en retrait devant l'afflux des pèlerins de passage. Comment ne pas les comprendre ? Pour avoir habité à Bruges, je connais ce sentiment de vivre au milieu de touristes affairés, partout chez eux et pourtant chez nous, et qui ne voient que la surface des choses. Puente la Reina, quel image en restera ? Ces cigognes, peut-être, nichant sur le clocher de l'église du Crucifix. Le ballet des parents nourrissant leur petit. Le claquement de leurs becs en guise de langage codé. Et la majesté de leurs longues glissades, cou tendu, suivies d'un rétablissement in extremis et d'un posé délicat au milieu de leur nid. Et tant pis pour le reste, tout le reste que je n'aurai pas vu !

 

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