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  Partir pour trois mois, c'est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup, car c'est largement le temps de couper avec son existence quotidienne. On entre dans un autre rythme. Une autre manière de se rapporter à soi et aux autres, à la nature et au monde. Au delà du changement de mode de vie - on quitte sa maison, son lit, ses proches, ses habitudes, pour se mettre à marcher - c'est une vie différente qui peu à peu se développe. L'idée que l'on s'était faite avant le départ est bientôt mise à l'épreuve et ne tarde pas à s'effriter. Le romantisme et les mythes du chemin, piqués ça et là au fil des lectures, ne tiennent pas la route. De jour en jour, c'est un autre chemin qui se dessine. Celui qui deviendra mien. Non plus celui décrit par d'autres, ni celui rêvé au chaud du salon, moins encore celui projeté par les proches qui vous ont laissé partir. Le mien. Celui qui se déploiera au fil des étapes, des rencontres et des expériences, des jours et des nuits, des déceptions et des éblouissements, de la longue usure et de ce qui s'accomplit, à mesure que les kilomètres passent.

 

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Mais trois mois, finalement, c'est assez peu. Car au retour, les autres n'ont pas changé d'un iota. Ils s'attendent à vous retrouver à l'identique. Certains semblent même ignorer que vous êtes partis ! Ainsi, d'emblée, ce qui fait le propre du pèlerinage apparaît. Un temps découpé dans un autre temps, qui s'écoule à son propre rythme, au fil de ses propres nécessités et qui dessine - pour un temps seulement ? - une autre façon d'être en vie.

 

Entre celui qui revient et ceux qui sont restés s'établit une incompréhension fondamentale. Le premier se vit et se veut différent. Pourquoi partir si c'est pour revenir semblable ? Ses lignes ont bougé, il s'est, littéralement, déplacé. Ou, plus exactement, il a été déplacé par son parcours. Les seconds ne veulent pas de cette différence. Passe encore pour écouter, plus ou moins distraitement, le récit décousu qui sera attendu, et même sollicité, au retour. Mais au-delà de l'intérêt, souvent anecdotique, suscité par le récit, il s'agit de rentrer dans le rang. Le narrateur participe d'ailleurs à cette mise au pas. Car il constate très tôt l'impossibilité de partager ses expériences les plus intimes, les plus bouleversantes. Les questions sont naïves, pratiques, à côté de l'essentiel qui s'est joué au fil des jours. Comment pourraient-ils imaginer que le déplacement qui se produit ne se fait pas là où on l'attend ? Que ce qui paraît difficile à celui qui reste ne l'est pas. Et que ce qui se joue de vital et d'essentiel, n'apparaît pas.

 

La tentation est grande, alors, de se plier aux attentes de l'entourage. On transforme l'expérience en vacances où l'anecdote tient lieu de récit. Puis on cesse d'en parler pour ne pas ennuyer, ni la ramener sans cesse sur le mode : « quand j'étais sur le chemin... » La vie passée reprend le dessus. Est-il possible de vivre son quotidien de la même façon que se vivait le chemin ? Et d'ailleurs, que signifie vivre comme sur le chemin ? Il semble qu'il faille se résigner. Ce n'était qu'une parenthèse. Une suspension momentanée de la vie normale. Un luxe qu'il vaut mieux taire désormais. L'expérience brûlante du chemin se transforme en nostalgie avant de s'oublier sans doute et de n'apparaître plus qu'en forme de lointains souvenirs.

 

C'est avant d'en arriver là que je veux noter par écrit le fil de mes étapes. Je le fais d'abord pour moi, pour perdre le moins possible de ce qui s'est vécu avant que la vie ne recouvre le tout de son voile d'oubli. Ce sera aussi un exercice d'écriture, d'ascèse même, pour ne pas en rajouter et « romantiser » l'expérience brute du pèlerinage. Une façon, enfin, de retourner à l'expérience pour comprendre, autant que possible, ce qui s'y est vécu.

 

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La vie ne se conjugue qu'au présent. Commence donc aujourd'hui le temps du récit et du retour sur soi. Avec l'espoir que ce travail trouvera sens et raisons là où la vie elle-même n'a rien vu surgir, trop occupée, durant ces mois, à vivre tout simplement. Pourquoi une expérience ne prend-elle sens que dans l'après, quand elle s'est achevée ? Mystère de la temporalité et de la conscience. Secret de cette irrésistible nostalgie qui ne se soigne que par l'oubli ou un surcroit de vie, à vivre à neuf.

 

Si la chouette ne s'envole qu'au crépuscule, au moins qu'elle prenne son envol !

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- dans Réflexion