9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 12:13

Faut-il encore raconter les trois derniers jours jusqu'au Finistère ?

 

Un premier jour en roue libre, avec des côtes à vous liquéfier sur place et un arrêt baignade au bord d'une rivière délicieusement fraîche. Nous retrouvons David en cours de route, qui se joint à nous. Le soir, Hyon Suk sort du refuge pour fumer une cigarette et se laisse enfermer à l'extérieur. Elle en est réduite à chercher une chambre à l'hôtel car elle n'ose pas tambouriner à la porte pour nous réveiller. Du moins, c'est ce qu'elle dit. A sa tête, le lendemain matin, je la soupçonne d'avoir dormi dehors. Mais son récit on ne peut plus vivant de son entrevue surréaliste avec la patronne de l'auberge voisine finit par me convaincre.

De Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra

Un second jour en apesanteur, longue marche sous le cagnard, tous unis dans le rythme de nos pas et de nos bâtons de marche, s'achevant par une soirée "Rubic's cube" et "massage pour tous". Rarement, j'aurai senti une telle osmose dans notre groupe. Plus personne ne sait si nous sommes encore pèlerins ou simplement touristes. Aucune importance. C'est du bonheur à l'état pur.

De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra
De Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra

Le dernier jour, dans la brume puis sous la pluie, nous mènera à la mer et au village de Fisterra. Caroline, qui nous a abandonné pour cause de mal aux pieds, nous rejoint en voiture et nous emmène jusqu'au fameux cap. Nous y brûlerons chacun un objet symbolique et finirons transis autour d'un whisky à la buvette du phare.

 

L'Espagne, ce soir-là, gagnera sa coupe du monde. Et nous terminerons la journée sur la plage, à deviser dans l'obscurité, jusqu'à ce que la marée montante emporte nos souliers imprudemment abandonnés sur le sable. Dernier symbole de notre groupe, plus uni que jamais et qui se disloque pourtant le lendemain, chacun retournant à son histoire et à sa trajectoire personnelle. Caroline et Jan partiront ensemble visiter Madrid, Julius ira comme prévu tenter sa chance à Barcelone, Hyon Suk reprend l'avion pour Séoul à Paris, David rentre à Hambourg et moi à Liège.

De Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra
De Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra
De Santiago à Fisterra
De Santiago à FisterraDe Santiago à FisterraDe Santiago à Fisterra

Une expérience se termine. Elle continuera de nous travailler pendant longtemps, nous irriguant de tout ce qu'elle a éveillé, de tout ce qu'elle a révélé.

 

Mais toute chose a une fin, le camino aussi.

 

Notre vie, elle, continue.

 

 

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4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 12:38

Il ne reste que 15 kilomètres jusqu'à Santiago. Malgré un lever obligé aux aurores, nous traînons le petit-déjeuner en longueur, la tête dans le sac après la soirée d'hier. On a beau dire, le whisky n'aide pas à la récupération et nos mines en disent plus long qu'un long discours.

De Arca à Santiago

A peine sorti du refuge, ponchos, parapluies et sursacs font leur apparition. Saint-Jacques a décidé de nous accueillir en beauté. De quand date la dernière pluie ? Pas moyen de m'en souvenir. Assez loin pour que le matériel de protection aie glissé dans les profondeurs du sac.

 

C'est une troupe multicolore qui s'élance dans l'obscurité pour les ultimes kilomètres. Contournement de l'aéroport de Santiago. Arrêt à Lavacolla, non pour nous laver selon l'antique tradition, mais pour nous réchauffer d'un chocolat, d'un café ou d'un thé. Caroline décide que son pantalon a les jambes trop longues et le transforme illico en short avec l'aide d'une paire de ciseau, sous le regard attentif de Hyon Suk. Solution radicale ! Je me fais un sandwich belge de mon cru : un morceau de pain délicatement coincé entre deux carrés de chocolat. Un délice !

De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Nous repartons alors que la pluie a cessé. Les pèlerins se suivent sans discontinuer sur la route. Quant à notre groupe, il avance en ligne, comme un seul homme. A ce rythme, nous ne tardons pas à arriver au Monte de Gozo, le Montjoie d'où le pèlerin est censé apercevoir pour la première fois la cathédrale. De cathédrale, pas de trace. Par contre un immense monument datant de la visite de Jean-Paul II en 1989, et d'un goût plus que douteux, dresse sa silhouette massive sur ce sommet qui n'en est pas un. Chacun réagit différemment à cette dernière étape avant la cathédrale. Les allemandes se trémoussent de joie, Caroline et les deux coréennes devisent tranquillement, assises au coin du monument, mais tout le monde sacrifie au rite de la photo.

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago
De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Au moment où le groupe se remet en marche, quelque chose me retient. J'ai besoin d'être seul un instant, de réaliser ce qui m'arrive, de me retrouver. De vivre, pour moi et moi seul, ce moment, cet aboutissement. Je les laisse prendre un peu d'avance puis me mets en marche. Quelques pas et les larmes se mettent à couler. Compostelle, je suis en train d'arriver à Compostelle ! Je me souviens de mes premiers pas en Belgique, quand ce moment m’apparaissaient comme un rêve surréaliste, si loin que je ne pouvais l'imaginer. Maintenant j'y suis. L'émotion me saisit et je me laisse faire sans fausse honte. Ces larmes sont un cadeau. Elles ne sont ni de joie, ni de tristesse. Elles marquent un accomplissement, une plénitude qui m'envahit avec douceur et qui fait du bien, tout simplement.

 

Le groupe m'appelle. Je chasse mes larmes. Elles reviendront, Dieu sait quand. J'accélère le pas et comble mon retard. Le souvenir de descriptions apocalyptiques de l'entrée à Compostelle me revient à l'esprit : traversée de banlieues horribles, industries, buildings, goudron, refrain connu. Je n'en vois rien. Porté par le groupe et par la hâte d'arriver, cette entrée dans la ville moderne me semble toute naturelle. Compostelle n'est pas un fantasme, c'est une réalité. Et cette réalité est une ville bien vivante, contemporaine. Dernier feu rouge, dernier passage pour piétons, nous voici aux portes de la ville médiévale. Saint-Jacques, here we are !

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Pudeur ? Crainte d'arriver au bout ? Art de ne pas précipiter les choses ? Nous décidons de poser nos sacs au refuge situé dans le petit séminaire avant de rejoindre la plaza del Obradoiro. Le petit séminaire porte mal son nom. Un immense bâtiment de style stalinien, à moins qu'il ne faille dire franquiste puisque nous sommes en Espagne, se dresse au sommet d'une colline en face de la ville. L'inscription se fait dans un petit bureau à gauche du hall d'entrée, puis on nous envoie au troisième étage où un immense dortoir, mais sans lits superposés et avec des armoires individuelles, nous attend. Le temps de poser nos affaires et nous voici à nouveau en bas, sur les marches devant le portail d'entrée. Nous n'avons vraiment plus le choix, cette fois, il faut y aller.

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Un homme fait la sieste, appuyé sur le mur du jardin du séminaire. Descente dans une vallée étroite, montée raide et voilà. Nous y sommes. La façade tant de fois admirée en photo se dresse devant nous, le Parador de Los Reyes Catholicos sur notre gauche. Dire que ma tante et mon oncle, mais aussi mes parents y ont dormi lors de leur passage ici. Pensée pour ma mère décédée il y a deux ans. J'aurais bien aimé lui raconter mes aventures du chemin. Elle y a participé à sa manière, comme une ombre toujours présente mais sans jamais s'imposer. De qui donc, sinon d'elle, me vient cette affectivité à fleur de peau et cette sensibilité dont j'aime tant explorer les méandres ? Plus tard, je donnerai un coup de fil à mon père. Il sera heureux d'avoir des nouvelles. En attendant, c'est le rituel des photos. Le groupe se rassemble et tant pis pour le contre-jour.

De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Nous faisons le tour pour trouver l'entrée. Une file incroyable s'étend devant le portail où le pèlerin est censé accomplir un certain nombre de rites marquant la fin de son pèlerinage. Unanimement, nous décidons de faire de la résistance passive. Nous nous installons à une terrasse à côté de la fontaine des Chevaux sur la Plaza das Praterias, et prenons une consommation. Nous y retrouvons les allemands père et fils arrivés le jour précédent. Voilà qui fait plaisir à Hyon Suk !

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Passage au bureau des pèlerins pour obtenir notre Compostella. Ici, pas de file, un coup de chance. Retour à l'église. Nous décidons d'assister à une des 85 messes journalières qui s'y célèbrent. Aidé de Caroline et de son espagnol mélodieux, je me dirige vers la sacristie pour demander s'il est possible de concélébrer. Pas de problème ! Le célébrant principal parle parfaitement français et échange quelques mots avec moi avant que nous ne nous dirigions vers l'autel accompagné par un orgue tonitruant. Me voici au centre de la cathédrale, devant quelques centaines de pèlerins et de touristes, à célébrer la dernière eucharistie de mon camino. Quelle grâce ! L'émotion du Monte de Gozo ne revient pourtant pas. Je suis comme paralysé par la majesté du lieu. Et surtout indisposé par la chaleur et l'atmosphère de cohue qui règne dans l'église. Ce n'est pas le moment de faire un malaise. Quand vient mon tour de prendre la parole, pendant la prière eucharistique, je le fais en français avec une force et une conviction retrouvée. Comment mettre dans le ton de ma voix tout ce que je voudrais communiquer à cette foule qui me paraît soudain bien lointaine et curieusement étrangère. L'Esprit souffle où et comme il veut. Qu'il fasse son travail !

 

Au moment de distribuer la communion, un incident désagréable vient gâcher la fête. Nina, qui n'a manifestement aucune idée de ce qu'elle doit faire, s'approche, prend l'hostie en main, la regarde puis est prise d'un fou rire. Aussitôt un garde se précipite pour l'éloigner et la ramener à sa place. Mais quelque chose s'est passé qui me fait mesurer tout l'écart qu'il y a entre nos différentes manières de vivre cette fin de camino. Suis-je le seul à lui donner une dimension spirituelle qui dépasse l'exploit physique et symbolique, somme toute assez limité ? Je me le demande alors que je croise le regard de chacun de mes compagnons de marche parmi des dizaines d'autres pèlerins et touristes. Le fait qu'ils aient tous choisi de venir recevoir la communion de ma main me console un peu. J'y vois un signe de reconnaissance de ce que nous avons vécu ensemble, au-delà de nos divergences de foi et de convictions.

 

Je ne peux m'empêcher d'être impressionné lorsque je suis invité à bénir et à mettre ma part d'encens dans le botafumeiro. Et de mesurer la chance qui est la mienne. Ce qui est vécu comme un spectacle par la plupart des gens, je le vis de l'intérieur. Le folklore cesse d'en être un. Le spectacle devient un acte liturgique qui signifie et symbolise. Lorsque l'encensoir s'élève vers les voûtes et retombe en sifflant, je me sens enfin présent à moi-même et à ce qui se passe, ici et maintenant. Mais comme je regrette la pompe de l'orgue qui accompagne le mouvement de l'encensoir, le brouhaha qui monte de l'assemblée et le crépitement des flashs. Bien sûr, la foule ne prête pas à l'intériorité, mais je ne peux m'empêcher de penser à l'histoire du sage qui montre la lune et de l'imbécile qui regarde le doigt. Je veux croire que nous sommes quelques-uns à chercher au-delà du doigt, mais il faut vraiment avoir la foi...

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Ce soir, nous confions notre destinée à Caroline, puisque c'est la seule d'entre nous à parler espagnol, avec mission de nous trouver un bon restaurant galicien. Elle nous embarque dans une longue errance à travers la vieille ville, s'arrêtant ici, puis là, hésitant, n'arrivant pas à se décider. Tous les restaurants lui semblent plus touristiques que couleur locale. Ou alors, ils sont trop chers. C'est finalement la pluie qui décide et nous nous engouffrons dans le premier établissement venu au moment où l'orage fait tomber le ciel sur nos têtes. Tout juste !

 

La soirée est enjouée et légère. Pour Jin Hong, ce sont des adieux, elle reprend l'avion dans deux jours. Nina et Gianna ont décidé de prendre du bon temps et de rejoindre Fisterra par bus pour profiter de la plage. Voilà qui leur correspond parfaitement. De même, les allemands père et fils qui ne nous ont pas rejoint au plus grand soulagement de Hyon Suk. David suit son itinéraire personnel. Peut-être recroisera-t-il le nôtre ? Les autres, Jan, Caroline, Hyon Suk, Julius et moi, nous avons décidé de continuer à pieds, en trois étapes, jusqu'à la mer. Nous repartirons demain matin à l'aube. Le guide danois de Jan est formel. C'est ainsi que doit se terminer le camino. Cela me convient à merveille.

 

Retour au petit séminaire. Est-ce un rêve ? Dans la montée vers l'immense bâtiment qui nous attend, une main vient prendre la mienne dans l'obscurité : "Don't you mind ? Not at all." Décidément, ces coréennes m'étonneront toujours...

De Arca à Santiago
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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 12:28

Ce matin encore, nous partons absurdement tôt pour une étape qui ne dépassera pas les vingt kilomètres. Alors qu'il fait toujours noir, nous perdons la trace et seuls les cris des pèlerins qui nous suivent et nous voient nous engager dans une mauvaise direction nous remettent sur la voie.

 

Le seul avantage de partir à une heure si précoce, est d'assister au lever du soleil de A à Z. Depuis la lueur qui colore légèrement un coin de ciel à l'orient, jusqu'à la splendeur insoutenable de l'astre à peine levé. Celui d'aujourd'hui est particulièrement magnifique. La lumière ocre du matin joue avec la brume qui s'étire dans les vallées. En quelques secondes, l'aura de clarté à l'horizon se transforme en un diamant lumineux qui devient presqu'aussitôt trop brillant pour être fixé dans les yeux. Le soleil est levé.

De Ribadiso à ArcaDe Ribadiso à Arca
De Ribadiso à ArcaDe Ribadiso à Arca

Le chemin alterne les passages le long de la nationale, la traversée de quelques villages dédiés au pèlerinage et les plongées dans de grandes plantations d'eucalyptus. Ces plantations sont un désastre écologique, mais elles nous protègent du soleil et nous offrent un peu d'ombre à défaut de fraîcheur.

 

Comme hier, nous marchons en groupe, Jan, David, Nina et moi, groupe auquel s'est jointe Caroline. A cinq, nous ne traînons pas, entraînés les uns par les autres. Nous rattrapons rapidement les scouts aux sacs transportés par camionnette et je lie connaissance avec un des chefs lors d'une pause dans un bar. A l'usage, ils sont bien plus sympathiques que notre indignation d'hier ne nous avait permis de les voir. Nos jugements sont décidément trop hâtifs et orientés par nos humeurs du moment. Si seulement je pouvais m'en souvenir à ma prochaine indignation...

 

Cette partie de la Galice est le pays des hortensias. De magnifiques buissons aux fleurs le plus souvent bleues et quelques fois rouges égaient les bords du chemin. La foule est toujours aussi dense. Un pèlerin tous les dix mètres en moyenne et à vue de nez. Interdit aux agoraphobes ! Je prends mon mal en patience, il n'y a rien d'autre à faire. Après seulement quatre heures de marche, nous arrivons déjà à notre ville étape. Seul, je continuerais sans doute jusqu'à la prochaine auberge ou même la suivante, mais le groupe décide et j'ai choisi de rester solidaire avec lui. Je pourrais reprendre mon indépendance et continuer le chemin à ma façon, mais il me semble que je raterais quelque chose d'essentiel. Après les longues semaines de solitude en Belgique et en France, le chemin m'offre cette autre face du pèlerinage. Cette expérience communautaire mérite d'être vécue, comme le reste, jusqu'au bout. Que pourrait-il y avoir de plus riche à vivre et à partager, ici et maintenant, que la chaleur de cette amitié partagée ? Parti seul, il me plaît assez de ne pas arriver de même.

De Ribadiso à Arca
De Ribadiso à ArcaDe Ribadiso à Arca

En attendant, nous déposons nos sacs dans une file déjà imposante puis nous allons patienter à la terrasse d'un café. Le refuge n'ouvrira ses portes que dans deux heures. Il n'y a là-dedans aucune logique, naturellement. Nous aurions mieux fait de passer ces deux heures dans notre lit ce matin. Mais c'est ainsi que cela se passe chez les moutons de Panurge. Au moins, nous aurons marché à la fraîche.

De Ribadiso à Arca
De Ribadiso à ArcaDe Ribadiso à Arca

Après un pic-nique partagé dans la salle commune et une très longue sieste qui dure toute l'après-midi, je sors du refuge pour m'aventurer dans les environs. Comme dans toutes les villes touristiques, il suffit de s'éloigner du chemin obligé de cinquante mètres pour retrouver solitude et tranquillité. C'est ce qui se passe ici. Pas un chat dans cette rue adjacente qui mène à l'église du village. Un film et une animation pour les pèlerins sont prévus vers cinq heures, mais je n'ai pas envie d'y participer. Je me contente d'un moment de silence et de prière solitaire. Puis retourne paisiblement vers la cohue pèlerine de la route principale.

 

Ce soir, demi-finale de coupe du monde. L'Allemagne joue contre l'Espagne. Les Allemands, patriotes jusqu'au bout, vont assister à la défaite de leur équipe. Du moins David, Gianna et Nina car Julius ne tarde pas à nous rejoindre, le foot l’intéressant modérément. Entre temps, sur la terrasse du café où nous avons établi notre camp de base, les coréennes nous ont réservé un petit tour à leur façon. Scarlett a acheté une bouteille de whisky. Il s'agit de tester notre résistance à l'alcool. Mais le malentendu culturel va encore frapper ! Alors que, pour Jan et moi, et même pour Julius, tout le plaisir consiste à ingurgiter nos verres sans sourciller, restons gentleman jusqu'à la fin, les coréennes s'attendaient à observer le changement de nos caractères pour voir quel genre d'hommes nous étions ! Quel côté obscur de la force allait se révéler. Une coutume locale paraît-il. C'est donc plutôt désappointées par notre imperturbabilité, qu'elles voient arriver la fin de la bouteille. Et la victoire des uns résonne comme la défaite des autres.

 

La consolation des allemands après leur élimination nous vaut un ou deux derniers tours de piste auxquels se joignent d'autres pèlerins que nous connaissons depuis plus ou oins longtemps, attirés par notre bonne humeur. C'est donc malgré tout passablement aériens que nous retournons vers l'auberge pour y passer notre dernière nuit avant Santiago. Que tout le monde y pense, c'est évident, mais personne n'en dira rien. Ce soir, seul compte le moment présent.

De Ribadiso à ArcaDe Ribadiso à Arca
De Ribadiso à ArcaDe Ribadiso à Arca
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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 12:16

Sans s'être concertés, Jan, Nina et moi partons ensemble. Nina et son amie Gianna ont eu des mots hier soir et chacune marche de son côté. Jan n'est pas insensible au charme germanique, mais Nina s'en amuse, non sans évoquer l'air de rien son copain qui l'attend en Allemagne. Reste le plaisir de la compagnie. Bientôt, David nous rejoint et c'est à quatre que nous ferons toute l'étape d'aujourd'hui. Depuis les Pyrénées et le dernier jour partagé avec Michel et Marie-Claire, je n'ai plus marché de concert avec d'autres pèlerins. Mais nous nous accordons sans difficulté et marchons d'un même rythme, dépassant nombre de pèlerins partis plus tôt que nous de Palas de Rei.

De Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de Baixo

Hameaux, églises, ponts romans, murets de pierres, horeos, la Galice se montre sous son meilleur jour, d'autant que le soleil est revenu. David est fidèle à sa réputation de bout-en-train. J'essaie d'en savoir plus sur son appartenance aux skinheads qui ne laisse pas de m'étonner, mais il s'agit surtout pour lui d'être dans une identité alternative dont il se plaît à brouiller les cartes. Je préfère parler avec lui des Philippines. Il en a une nostalgie ambiguë, comme toute les nostalgies sans doute. Image idéalisée, cultivée même, et crainte de retrouver une réalité qui ne lui correspond plus. Soudain, la conversation dérape dans le non-sens et le surréalisme dont le goût nous réunit. Devant les yeux ébahis de Jan et Nina qui n'y comprennent rien, nous échangeons des mots d'oiseaux en renchérissant à chaque phrase :

- Qu'est-ce qui te fait croire que nous sommes amis ? En fait, tu es complètement inintéressant et stupide. Jamais entendu autant de clichés et d'idioties dans la bouche de quelqu'un. D'ailleurs tu es belge et les belges, c'est bien connu, ne mangent que des frites.

- Si je marche avec toi, c'est par pitié. Avec ta casquette ridicule et tes tatouages, tu ferais peur à ma grand-mère. Personne ne t'aime. Et en plus tu as des origines philippines. A-t-on idée ? Il paraît qu'ils mangent du riz même au petit-déjeuner. Franchement !

Moment de jubilation intense où nous déroulons, comme en apesanteur et sans savoir où cela nous mènera, le fil de notre improvisation absurde.

"You are the best not-friend I ever met !" est la conclusion hilarante de ce délire partagé. L'expression restera et jusqu'à la fin du camino, nous ne nous appellerons plus désormais qu'ainsi : "Hi, how are you my best not-friend ?"

De Palas de Rei à Ribadiso de Baixo
De Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de Baixo

Passage par la borne des cinquante kilomètres. Nous entrons dans d'immenses futaies d’eucalyptus. Ces arbres droits et fins aux feuilles clairsemées laissent miroiter à travers leur couvert végétal mille-et-uns éclats vibrant de lumière. Ils donnent au chemin un petit air de forêt tropicale aux accents impressionnistes. Sans parler du parfum léger de fumigation antitussive qui envahit l'atmosphère. Pays surprenant qui a l'art de nous faire sentir toujours à nouveau ailleurs...

 

Les horeos, tantôt délabrés, tantôt en parfait état finissent par nous livrer leur secret. Une porte entrouverte laisse en effet apercevoir les épis de mais qui y sont entreposés. De temps à autre, nous dépassons d'étonnant pèlerins aux bagages réduits à leur plus simple expression. Nous imaginons la camionnette qui transporte leurs immenses valises de refuges en refuges. Et pourtant, je ne les envie pas. J'éprouve une certaine fierté à porter mon sac, le sentiment d'avoir tout avec moi, tout en moi, pour faire la route, pour tracer et vivre mon chemin. Non pas comme un ermite qui n'aurait besoin de personne, mais comme l'être qui, assuré de lui-même, peut s'ouvrir et vraiment recevoir d'autrui les surprises et les cadeaux que ceux-ci lui réservent. En leur rendant, de temps en temps, et sans en avoir conscience, la pareille. Décidément, ce chemin se révèle plein de métaphores.

De Palas de Rei à Ribadiso de Baixo
De Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de Baixo
De Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de Baixo

Arrêt dans une église et pause à la terrasse d'un café-bar un peu à l'écart du chemin. Marcher ensemble signifie aussi ne plus être seul maître à bord et entrer dans les coutumes des autres. Et les pauses bar font manifestement partie de leurs habitudes. Il y a des changements plus désagréables que celui-là !

 

Peu après une portion de forêt détruite par un incendie, le chemin commence à descendre vers la rivière où se blottit notre futur refuge. Une pèlerine espagnole à hauteur de laquelle nous sommes arrivés met subitement le turbo et ne se laisse pas dépasser. Sans un mot, nous entamons une course jusqu'à l'arrivée au refuge qui ne départage aucun vainqueur. Let me introduce Caroline, Spanish but born in Australia. Devant l'auberge, une file de sacs attend déjà avec impatience l'arrivée de l'hospitalier. Alors que nous nous posons à la fin de la queue, quelques chefs scouts commencent à débarquer d'une camionnette pas du tout imaginaire un tas de sacs dont on n'aperçoit pas un seul des propriétaires. Nous les soupçonnons de réserver la place pour une troupe qui n'est pas encore arrivée, et tant pis s'il n'y a plus de place au refuge pour ceux qui arriveront après eux. Notre sang ne fait qu'une tour et quand Hyon Suk et Scarlett arrivent, Jan et moi prenons d'autorité leurs sacs et les plaçons devant ceux des scouts dont on attend toujours l'arrivée. Un peu de justice dans ce monde ne peut que nous faire du bien. Quant à l'hospitalier, il ne sera pas dupe de la manœuvre et n'autorisera les scouts à entrer que lorsque tous les autres pèlerins auront trouvé une place à l'auberge.

De Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de Baixo

Longue douche et courte lessive. La rivière nous tend les bras. Je commence pourtant par une petite promenade solitaire dans les environs pour en explorer les berges. A nouveau, j'ai du vague-à-l’âme. Est-ce l'approche de Santiago et la fin du périple qui se profile ? J'ai besoin d'une dose de solitude. Je me l'octroie en compagnie des libellules multicolores qui rôdent aux alentours de la rivière. Ce que le pèlerinage a gagné en échanges et en contacts, il l'a perdu en intériorité. De spirituel, il est devenu relationnel. Que manque-t-il pour que ces deux dimensions se rejoignent ? Sans doute de partager une profondeur et une authenticité que le nombre et, j'ose le dire, la jeunesse ou la superficialité de certains, ne permet pas. Je ne m'en plains pas, mais quelque chose manque. La maturité tranquille des retraités français peut-être, et une familiarité avec la dimension intérieure de l'être.

De Palas de Rei à Ribadiso de Baixo
De Palas de Rei à Ribadiso de Baixo

Mon quota de misanthropie atteint, je rejoins le groupe qui fait trempette dans la rivière. L'eau est froide et le plaisir n'est qu'à moitié au rendez-vous. Tout le monde est là, y compris Julius et Caroline qui se joint progressivement à nous. Ce soir, j'apprendrai le début de son histoire de pèlerine. Partie avec un groupe d'amis, elle a rapidement ressenti les dissensions qui divisaient le groupe et les manières divergentes de concevoir le chemin. Après qu'elle ait été, selon son expression, abandonnée par ses "amis", elle a décidé de marcher seule. Elle nous a observé hier au refuge de Palas de Rei et notre manière d'être lui a plu. Elle a donc décidé de se joindre à nous si par le plus grand des hasards, elle nous revoyait et que nous l'acceptions. Ce qui est donc chose faite. Ainsi va la vie du chemin.

De Palas de Rei à Ribadiso de BaixoDe Palas de Rei à Ribadiso de Baixo
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26 août 2014 2 26 /08 /août /2014 12:34

Branle-bas de combat. Il est 5h30 et tous les pèlerins du dortoir, environ une soixantaine, se donnent le mot pour se lever et se harnacher le plus vite possible et, fait-il le préciser, le plus bruyamment possible. Je les maudis intérieurement. Pourquoi diable se lever si tôt ? Je sais que je vais passer mes premières heures à dépasser tous ces escargots qui viennent juste de démarrer leur pèlerinage et qui, pour la plupart, vont s'arrêter en chemin pour prendre leur petit-déjeuner dans un des nombreux café-bars qui jalonnent le camino en Galice. Maintenant que les étapes sont courtes, pas plus de vingts-cinq kilomètres, ma stratégie est parfaitement rodée. Lever, grignotage avant de partir, puis marche d'une traite jusqu'à l'étape du soir avec simplement deux ou trois petits arrêts en-cas. Je bois en continu. Sans être pourvu d'une de ces gourdes modernes avec tuyau en plastique pour s'alimenter en marchant, il me suffit de tordre légèrement mon bras vers l'arrière pour saisir ma bouteille d'eau dans le filet latéral. Ma technique est au point et je ne ralentis même plus, ni pour prendre la bouteille, ni pour la replacer. Contraint et forcé, je me lève à mon tour et quand je descends les escaliers pour quitter le refuge, celui-ci est déjà pratiquement désert.

 

Hésitation au moment de partir du refuge. Il faut rebrousser chemin et redescendre la rue principale de Portomarin pour traverser le lac sur une étroite passerelle métallique. Nous marchons dans la demi-obscurité du petit matin. Départ toujours aussi précoce. Je me suis fait une raison. La fin de la nuit se dormira en début d'après-midi...

 

Tout se passe comme prévu. Je passe la moitié de l'étape à dépasser des pèlerins espagnols encore peu aguerris. En réalité, je les plains. A vouloir faire le pèlerinage au plus court, ils n'en gardent que le plus désagréable, ces quatre premiers jours où le corps souffre de se mettre en chemin. Si on y ajoute la foule et l'inquiétude qui provoque la célèbre course aux refuges, ils choisissent vraiment la moins bonne part. Quant à nous qui marchons depuis 10, 30, ou 90 jours, tout ce cirque nous fait rigoler. Marcher est une formalité plutôt plaisante. Et nous n'avons aucune inquiétude concernant le logement, notre rythme de croisière étant largement suffisant pour arriver toujours dans les temps aux refuges. C'est donc la fleur au bourdon que nous avançons tout au long de la journée.

De Portomarin à Palas de Rei

Le parcours ne me laisse guère de souvenirs, sinon celui de portions bitumées un peu trop longues à mon goût. A mi-parcours, un premier calvaire galicien nous offre sa rudesse en contrepoint avec la patine qui en arrondit les angles. D'un côté, le Christ en croix, classique. De l'autre, inscrite dans une ove qui pourrait tout aussi bien évoquer un cœur, une pietà aux traits à la fois délicats et grossiers. Aux pieds de la croix, les instruments du supplice, comme pour donner une touche de réalisme cru au monument : marteau, clous, pince et même une échelle, on ne pousse jamais assez loin le sens du détail. La plupart des pèlerins passent, sans même jeter un coup d’œil sur la chose. Ce n'est qu'une croix de plus après tout. Pourquoi s'arrêter alors que le prochain bar nous attend au prochain village. Rien n'a vraiment changé en deux mille ans...

De Portomarin à Palas de Rei
De Portomarin à Palas de ReiDe Portomarin à Palas de Rei

Peu avant d'arriver à Palas de Rei, un nouveau refuge, flambant neuf et surdimensionné, nous tend les bras. Je résiste à la tentation et décide de continuer jusqu'à la ville où un refuge municipal à taille plus humaine est annoncé. Sil était déjà plein, j'en serais quitte pour refaire trois kilomètres en arrière. Le risque en vaut la chandelle !

 

A mon arrivée, une file de pèlerins d'une longueur très raisonnable attend devant la porte fermée de l'auberge. A vue de nez, j'aurai une place sans problème. Je m'assieds et commence à attendre patiemment. David, le skinhead de Hambourg me précède de quelques sacs et s'empiffre en engloutissant trois cornets de glace de trois parfums différents en même temps. Toujours son goût du "faire autrement que tout le monde" et du "est-ce qu'on se tracasse, tant que ça me fait plaisir"...

 

Assise sagement sur la banc près de l'entrée, une famille française bien sous tout rapport attend également. J'en profite pour faire plus ample connaissance. Nous nous souvenons nous être aperçus mutuellement à Triacastella, il y a deux jours. En fait de famille, il s'agit de grands-parents qui emmènent deux de leurs petits-enfants sur le chemin. Chaque année, ils initient ainsi une partie de leur petite famille aux joies du camino, sur différentes tranches du parcours. Autant dire qu'ils sont rodés aux rituels du chemins et qu'ils observent avec bonhomie le cirque de ces cent derniers kilomètres. Avec bonhomie, mais avec leurs exigences également puisqu'il faut les voir batailler avec l'hospitalier à l'ouverture du refuge pour obtenir quatre lits côte-à-côte. Comme ils n'obtiennent pas gain de cause, à peine arrivés dans le dortoir, ils négocient avec d'autres pèlerins, supposés parler français bien sûr, pour obtenir malgré tout ce qu'ils veulent. Devant l'air ahuri des deux pèlerines allemandes sollicitées qui n'y pigent que dalle, je m'empresse de jouer au traducteur et ils réussissent finalement leur coup.

 

Jan et David sont dans la même chambre (à moins de douze lits, on peut bien parler de chambre !), mais pas les coréennes. Arrivées assez longtemps après nous, elles restent en rade pour cause de refuge plein. Il ne leur reste plus qu'à retourner au refuge précédent. Nous convenons qu'elles reviendront une fois le rituel douche, lessive, sieste accompli, pour manger tous ensemble ce soir. Nous avons aperçus Gianna et Nina qui sont, fidèles à leur habitude, dans une auberge privée. Seul Julius manque à l'appel. Ce n'est sans doute que partie remise.

De Portomarin à Palas de ReiDe Portomarin à Palas de Rei
De Portomarin à Palas de Rei

A l'heure dite, nous nous retrouvons pour partager un menu del peregrino dans un restaurant dont les murs, faits de pierres légèrement saillantes, sont couverts de pièces rouges et jaunes déposées là en équilibre par les clients. Dernières discussions assis sur les marches d'un bâtiment administratif de la place principale. Les coréennes retournent à leur refuge. Elles auront, l'air de rien, fait 9 kilomètres de plus aujourd'hui, pour le simple plaisir de souper en notre compagnie. Faut-il qu'elles nous apprécient !

De Portomarin à Palas de ReiDe Portomarin à Palas de Rei
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23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 11:51

Il n'y a jamais eu autant de monde sur le chemin, et je ne me suis jamais senti si seul. La cohorte des espagnols fraîchement débarqués occupe le terrain. Heureusement, la campagne galicienne semble conserver intacte son authenticité, comme si le flux multicolore et bruyant des passants ne faisait que l'effleurer. Mais quel monde sépare ces paysans aux traits burinés qui manient encore la fourche pour charger les foins et ces jeunes aux vêtements rikiki qui déambulent comme si l'univers entier leur appartenait ? L'écart est saisissant. Peuvent-ils seulement se parler, sinon se rencontrer ?

De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Autant hier la Galice m'avait parue terne et monotone, autant aujourd'hui, j'ai retrouvé mon œil contemplatif et curieux de tout. Les horeos, ces réserves à grains construites à l'extérieur des fermes et bâties en sorte de protéger les semences des rongeurs de tout poil, font leur apparition. Ils nous accompagneront jusqu’à Fisterra.

De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Passage symbolique par la borne des cents kilomètres, maculées des innombrables graffitis laissés par tous ceux qui se croient obligés de peinturlurer leur nom partout. Je photographie pour le même prix les bornes 100,5 et 99,5, quant à elles totalement vierges d'inscriptions parasites. La force des symboles !

De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin

Le chemin est parfois complètement pavé et aménagé et parfois laissé à lui-même. Devant moi, la pèlerine japonaise photographie un papillon puis se remet en route. On la croirait venue d'un autre monde et, en effet, c'est bien de cela dont il s'agit ! Je la rattrape, la dépasse en la saluant au passage et m'éloigne. C'est la dernière fois que je la verrai. Je ne connaîtrai jamais son nom.

De Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Le lac de Portomarin se profile déjà à l'horizon, par une trouée dans les arbres. Un long pont en béton suivi d'une volée de marches mène à la rue principale qui monte jusqu'à l'église au sommet de la colline. Des palmes couvrent le sol depuis le pied de la ville jusqu'à la place devant l'église. Serait-ce un jour de fête ? Devant le refuge, pour la première fois, une file de sacs. Les pèlerins patientent en attendant l'ouverture. Surtout, ne pas perdre sa place, des fois que le refuge afficherait complet. Je m'insère dans la queue et attends comme tout le monde en guettant la présence éventuelle de tête connues. Tout le monde est là et lorsque chacun s'est installé, nous sortons pour boire un verre sur la place du village.

De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin

En plus du quatuor habituel et des allemandes de Triacastella, nous ont rejoint deux autres pèlerins allemands : David et Julius. Julius est un garçon bien sous tout rapport, le gendre idéal, très joli garçon qui plus est, et qui ne laisse indifférent aucune de ces dames. Quant à David, il est d'origine philippine et nous sympathisons immédiatement. Nous partageons le même humour au second voire au troisième degré. C'est un artiste, un vrai, danseur et joueur de saxophone, mais aussi un skin tatoué de partout et grand fan du HSV Hambourg. Il porte un grand crucifix autour du cou et un autre objet dont il dit qu'il s'agit d'un cadran solaire portable, mais qui pourrait tout aussi bien être un symbole maçonnique. J'aime les paradoxes du bonhomme et sa liberté de ton. Je ne sais ce qu'il apprécie en moi, mais nous sommes tout de suite sur la même longueur d'onde. Nous partageons tous les deux le goût du surréalisme, et David en est la personnification vivante.

 

Moment de nostalgie inattendue pour nos pays d'origine. Chacun y va de sa petite chansonnette nationale. Les coréennes lancent le mouvement. Je tente un "valeureux liégeois". Puis David se met à danser et pose sa casquette de sudiste par terre, comme s'il attendait qu'on lui donne de l'argent et tout le monde éclate de rire.

 

C'est le moment que choisit la procession pour arriver sur la place. Trois hommes mènent le train en portant flambeaux et croix. Viennent ensuite quatre femmes qui portent une statue de la Vierge couronnée et toute habillée de blanc, suivies de près par le prêtre et un porteur de goupillon. Le cortège, qui doit rassembler le village entier ou presque, s'étire derrière en chantant des cantiques accompagnés par la fanfare locale. Tout ce petit monde entre dans l'église pour y déposer la statue et je me précipite, non seulement pour voir s'il n'y a pas encore un bout de cérémonie à observer, une coutume locale que je ne connais pas, mais aussi pour admirer l'intérieur du bâtiment, resté fermé jusque là. A ma grande surprise, aucun de mes compagnons ne marquent d'intérêt pour cette scène qui me semble à moi si typique. Personne ne bouge pour m'accompagner à l'église. J'ai déjà remarqué leur manque de curiosité culturelle. Aucun n'a été visiter le panthéon royal de Najera ou de San Isodoro à Leon. C'est à peine s'ils aperçoivent encore les églises au bord du chemin. Quant à y entrer... Est-ce l'usure : quand on a vu une église, on les a vues toutes ? Est-ce le manque de culture historique et artistique ? Est-ce l'âge ? Ou bien est-ce moi qui suis spécialement sensible à ces sujets ? Je n'en sais rien. Tant pis pour eux.

De Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin

Lors de la construction du barrage, l'édifice roman a été démonté pierre par pierre et remonté ici. Une sorte d'Abou Simbel à la galicienne. Les sculptures du portail et du tympan évoquent la ronde des musiciens qui accompagnent les poèmes de David. On croirait lire le psaume 150. Tout y est :

 

Louez-le par l'éclat du cor,

louez-le par la harpe et la cithare,

Louez-le par la danse et le tambour,

louez-le par les cordes et les flûtes,

Louez-le par les cymbales sonores,

louez-le par les cymbales triomphantes !

Et que tout être vivant chante louange au Seigneur.

 

Pourquoi ces sculptures me touchent-elles autant ? Est-ce parce qu'elles font écho à mon propre état d'âme ? Ou parce que je retrouve, pour la première fois depuis longtemps, une œuvre romane digne de ce nom ? Quoi qu'il en soit, je me régale et l'image de mes oncle et tante hispanophiles me revient à l'esprit. Sont-ils un jour passés par ici, eux qui aiment tant cet art roman espagnol ? A mes côtés, une pèlerine québécoise semble très intéressée par certaines formes géométriques gravées sur ou entre les modillons. Je l'entends disserter avec autorité sur ces symboles celtiques qui révèlent je ne sais quoi de ceux qui ont construit ce bâtiment. Encore une victime de l'ésotérisme à deux balles qui, à défaut d'éclairer le sens des choses, leur donne une aura de mystère et de mystique du café du commerce. Je la laisse à ses fantasmes, non sans lui avoir exprimé mon scepticisme, ce qui me vaut un regard assassin et un diplôme d'intolérance : deux milles ans séparent la période celtique de l'époque de la construction de cette église. C'est sans doute un détail sans importance...

De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Je retrouve mes camarades pour le repas du soir dans un restaurant panoramique qui surplombe le lac. La conversation autour de la table part dans tous les sens. Je fais davantage connaissance avec Julius. Il compte s'installer à Barcelone après la fin du Camino et y chercher du travail. Il parle assez bien français et possède des rudiments d'espagnol. Il est plein d'espoirs pour sa vie future. Respire la simplicité, la droiture. Un gars bien. Je ne peux m'empêcher d'admirer son optimisme. Il est du genre à qui la vie sourira, c'est ce que je lui souhaite intérieurement. De leur côté, nos amies du matin calme se lâchent et rigolent comme des folles dans leur coin en se cachant la bouche de la main, geste si typiquement coréen, sinon asiatique. Mais elles se gardent bien de nous dévoiler la raison de leur fou-rire. Ce soir, je mange des calamars "a la galiego", servis sur une planche en bois et caoutchouteux à souhait. Pas de menu del peregrino aujourd’hui, on casse sa tirelire. Nous terminerons par une glace en terrasse, sous les arcades qui bordent la place de l'église. C'est la valse des photos. Un groupe s'est trouvé. Il est pourtant déjà temps de retourner au refuge. L'extinction des feux approche. Malgré toute notre bonne humeur, pas question de transiger avec les horaires du parfait petit pèlerin ! Pas encore...

De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 11:55

La journée s'annonce grise et pluvieuse, un temps qui convient parfaitement à la Galice, quoi que ceci ressemble fort à un cliché. Il y a pourtant des régions qui deviennent laides et tristes dès que le soleil disparaît, et d'autres qui demeurent attrayantes, même sous la pluie. Ici aussi, la Galice rejoint la Creuse au palmarès des lieux que ne rebutent pas l'humidité.

 

A la sortie de Triacastella, je laisse sur la gauche la bifurcation qui mène à l'abbaye de Samos. Ce pourrait être un détour intéressant, mais je suis comme attiré par le chemin direct et je ne veux plus retarder mon arrivée à Compostelle. Sarria, vers où mes pas me portent, marque l'entrée dans les fatidiques cent derniers kilomètres, ceux qu'il faut avoir parcouru à pied si l'on veut obtenir la fameuse Compostella qui marque l'accomplissement officiel du pèlerinage. Cent kilomètres, trois jours théoriques, mais cinq dans mon planning. Ne pas retarder, mais ne pas se presser non plus...

De Triacastella à Sarria
De Triacastella à SarriaDe Triacastella à Sarria
De Triacastella à Sarria

Le chemin me semble aujourd'hui bien monotone. N'est-ce pas étonnant ? Alors que le désert de la Meseta suscitait une curiosité toujours renaissante, les collines et les villages galiciens me laissent indifférents. J'effectue mon travail de pèlerin, marcher, sans joie, ni émotion particulière. Je me protège de la foule. Marche dans ma bulle. Les kilomètres, comme les heures, les jours et tout le reste, finiront par passer. Déjà, la grande ville de Sarria apparaît au loin. Encore quelques villages, quelques reliefs à franchir et c'est déjà la montée raide et l'escalier qui mène au refuge municipal. Devant un café, un couple d'italiens, sympathiques et naturels comme savent l'être nos amis transalpins, me hèlent de l'intérieur. Nous avions fait connaissance au Ceibreiro et, pour une raison que j'ignore, ils ont l'air content de me voir. Quelques mots échangés, une chaleur humaine bienvenue et je repars vers le refuge, un rayon de soleil au cœur comme désormais dans le ciel, redevenu bleu azur.

De Triacastella à Sarria
De Triacastella à SarriaDe Triacastella à Sarria

L'auberge est simple, bâtie à même le roc dont la surface brute forme un mur de la salle à manger commune. Des dortoirs à l'étage, construits sur le modèle universel du dortoir-pèlerin. Nous nous retrouvons, Jan, Hyon Suk et moi, ainsi que Scarlett qui a refait son retard depuis Villafranca del Bierzo. Elle s'était arrêtée à La Faba, le village juste avant O'Ceibreiro, pour épargner ses pieds abîmés par les ampoules. Depuis, elle s'est remise de ses bobos et l'envie de retrouver sa compatriote lui a fait allonger le pas pour nous rejoindre ici où il était logique que nous fassions halte. Les allemandes sont quant à elles dans un refuge privé, une espèce qui prolifère par ici. Il faut bien accueillir tous les pèlerins de la onzième heure qui se contentent du minimum syndical des cents kilomètres. Pèlerins aux petits pieds, en majorité, pour ne pas dire en totalité, espagnols, comme on pouvait le deviner.

De Triacastella à Sarria

Soirée tranquille, à quatre, autour de délicieuses pizzas. Une petite fille, très intéressée par nos assiettes, regarde avec de grands yeux tristes les étrangers bizarres que nous sommes. Puis elle court retrouver ses parents à une table voisine. Dernier événement majeur de cette journée en demi-teinte.

De Triacastella à SarriaDe Triacastella à Sarria
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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 11:43

Je laisse la foule suivre le balisage officiel et suis à la lettre les instructions de mon topo-guide qui, cette fois, ne m'abandonne pas. Je traverse une forêt de hauts sapins avant de rejoindre la cohorte pèlerine, trop tôt à mon goût. Cet itinéraire bis n'aura duré que le temps d'un soupir.

 

Ce premier jour en Galice est une succession de cols, alto de San Roque, alto do Poio et d'églises outrageusement restaurées qui contrastent avec la pauvreté des villages et les occupations séculaires de leurs habitants. Ici, c'est une fermière qui part biner son jardin potager, là deux paysans conduisent leur troupeau sur la route, ailleurs encore, un couple mène deux vaches récalcitrantes au pré. La couleur des pierres et l'atmosphère du pays me rappellent la Creuse ou l'Irlande. Que la Castille, ses cultures immenses et sa couleur ocre omniprésente, semble loin vue d'ici. Je retrouve avec plaisir le vert d'une végétation luxuriante et le gris des murets de pierres et des maisons calfeutrées en petits villages. Qui dit vert, dit aussi humidité, mais pour l’instant le temps est au beau fixe. Qui s'en plaindra ?

Du Cebreiro à Triacastella
Du Cebreiro à TriacastellaDu Cebreiro à Triacastella
Du Cebreiro à TriacastellaDu Cebreiro à Triacastella
Du Cebreiro à Triacastella

La marche solitaire contraste également avec l'amitié et les rires partagés des soirées. Enfin, solitaire est un grand mot car il ne manque pas de pèlerins. Mais les rythmes de marche propres à chacun font que nous ne nous gênons jamais et qu'il est simple de s'isoler si l'on veut vraiment être seul.

 

Les horizons sont vastes mais n'ont plus l'infinité de ceux de la Meseta. Partout, les montagnes barrent le ciel et offrent un endroit où poser et reposer son regard. La marche en est plus fluide et coule d'un col à l'autre, d'une route à l'autre, d'un village à l'autre. La journée passe à toute allure. L'étape sera courte. J'ai décidé de ne pas me presser et je m'y tiens. Pourquoi accélérer d'ailleurs, ou doubler les étapes ? Cela signifierait se séparer définitivement de ses compagnons de route. Bien sûr, cela voudrait dire aussi en retrouver d'autres, mais je n'ai plus le cœur au butinage pèlerin, comme aux premiers jours de la Navarre où chaque nouvelle rencontre était une découverte et où chaque nouveau visage ouvrait la possibilité d'une nouvelle rencontre. Je préfère approfondir ce qui a été commencé, sans pour autant me fermer à de nouvelles connaissances. L'occasion va m'en être donnée plus tôt que je ne le pense.

Du Cebreiro à Triacastella
Du Cebreiro à TriacastellaDu Cebreiro à Triacastella
Du Cebreiro à TriacastellaDu Cebreiro à Triacastella

Le chemin commence sa descente vers Triacastella, l'étape d'aujourd'hui. A mi-pente, un vénérable village nous offre ses châtaigniers multiséculaires aux énormes troncs tourmentés par les ans. Combien de pèlerins ont-ils vu passer ? Et combien d'amours et de drames villageois gardent-il dans leur mémoire noueuse ? Ce pays a quelque chose de rude, d'âpre, de dur même, et en même temps, il respire la paix et la tranquillité. A l'écart du chemin, là où aucun touriste ni aucun pèlerin ne passe jamais, la vie doit être quasi érémitique. C'est un pays qui mériterait d'être exploré et sillonné pour lui-même. Il aurait certainement bien des secrets à délivrer.

Du Cebreiro à TriacastellaDu Cebreiro à Triacastella

Pour l'instant, nous arrivons à Triacastella. Trop tôt pour que le refuge soit ouvert. Nous patientons en sirotant une glace dans un café, juste en face de l'auberge municipale nichée au fond d'un petit vallon. Dit comme ça, cela sonne romantique, mais en terme d'auberge, cela ressemble plus à des containers en préfabriqué qu'à une demeure historique. Pourtant, quand il ouvre, nous découvrons de charmantes petites alcôves où dormir à deux ! Quel luxe, quel intimité ! Je partagerai bien sûr la mienne avec Jan.

 

Parmi tous les pèlerins rencontrés aujourd'hui, je ne peux pas ne pas signaler une étrange pèlerine japonaise, au visage blanchi comme une geisha qui aurait oublié de se refarder depuis quelques jours. Elle sourit à tout va et fait signer sa coquille Saint-Jacques à tout personne avec qui elle a lié connaissance, avant de se confondre en remerciement et en multiples courbettes. Je l'ai vue pour la première fois au Ceibreiro et même aux yeux de Hyon Suk, sa façon d'être paraissait excessive. Avec un mélange de naïveté et de simplicité désarmantes. Pour un peu, on la dirait légèrement handicapée, mais sa façon de marcher ne le cède à aucun d'entre nous. Le plus beau est de voir comment tout le monde se met en quatre pour l'aider, surtout dans sa communication parfois laborieuse avec les espagnols qui ne savent comment prendre sa façon d'être. Elle a l'art de déclencher des élans de générosité et de gentillesse tout autour d'elle. Et en même temps, elle veille jalousement à son autonomie et à son intimité. Une étoile filante sur ce camino. Je la croiserai trois jours de suite, puis la perdrai de vue, non sans en entendre encore souvent parler jusqu'à la fin.

 

Triacastella est entièrement consacré à la satisfaction du pèlerin : auberges et surtout restaurants en enfilade dont les terrasses obstruent la rue centrale, l'unique rue dirait-on, du village. L'église, un peu à l'écart, offre un havre de paix. Qui s'évapore dès que le curé se prend l'envie de communiquer sa passion aux malheureux de passage. Ses explications doivent être passionnantes, mais j'en perds rapidement le fil et je m'enfuis un peu honteux de ne pas soutenir le brave homme tout content de tenir un auditoire attentif. Heureusement, les autres pèlerins pallieront à ma défaillance.

 

A l'heure du souper, c'est toute une délégation qui part ensemble du refuge, rassemblée et menée par Jan dont j'admire l'entregent. Se sont joints à nous, Hyon Suk, Jan et moi donc, un hollandais solitaire et tout un groupe d'allemands parmi lesquels Gianna, Nina et la fameuse âme en peine qui m'avait fait du gringue sur le chemin entre Villar de Mazarife et Astorga. En riant sous cape, les autres allemandes me soufflent qu'elle n'en est pas à son coup d'essai et que tout mâle passant à proximité est en grand danger de subir ses tentatives opiniâtres, sinon désespérées. Ce soir, Jan en sera manifestement la cible consentante. Le repas est étonnamment bon pour un menu del peregrino. La joie coule à flots, comme le vin qui ne nous est pas mesuré. La soirée ressemble plus à une guindaille d'étudiants qu'à un rassemblement de pèlerins. Si ce n'était l'heure étonnamment précoce de notre repli vers l'auberge où nous discutons encore un peu dans l'espace communautaire avant de nous plonger avec délice dans une longue nuit réparatrice.

Du Cebreiro à Triacastella
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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 18:20

A la sortie de Villafranca del Bierzo, le topo-guide indique une bifurcation qui devrait me permettre d'emprunter un chemin de montagne, mais je ne le trouve pas, malgré plusieurs essais infructueux. Tant pis, je me résigne à suivre le chemin officiel. Il longe la grand-route désormais abandonnée au profit d'une autoroute qui domine la vallée du haut de ses viaducs et de ses ponts vertigineux. J'aperçois Scarlett et Hyon Suk qui marchent côte à côte, mais Scarlett semble en difficulté. Elle doit souffrir d'ampoules aux pieds. Ce n'est que son troisième jour. Rien d'étonnant à ça.

 

L'itinéraire pris par le camino est surréaliste car cette grand-route en parfait état est totalement déserte et abandonnée, mais nous continuons à marcher derrière les bernes de bétons censées nous protéger d'un trafic infernal. Je prends la première sortie qui mène au petit hameau de Trabadello avec un arrêt thé dans un café aussi petit que le village. Hyon Suk me suit de peu. Scarlett a déjà disparu.

De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro

A la Portela, spectacle d'un autre temps. Un paysan laboure son champ avec une charrue tirée par des bœufs. Sa femme conduit l'attelage tandis que lui maintient le soc enfoncé dans le sol pour retourner la terre. Bien que je les prenne en photo, j'ai un pincement au cœur car absolument tous les pèlerins qui passent font de même, ce qui n'enchante ni 'homme, ni la femme ! Qui a envie d'être le spectacle folklorique d'une bande de touristes en bermuda, fussent-ils pèlerins ?

De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro

Retour sur la grand-route. Monotone avancée de village en village. J'ai déjà chanté les psaumes en marchant dans le silence du matin. Je profite maintenant des églises ouvertes pour continuer mon dialogue intérieur et méditer dans leur pénombre, leur fraîcheur et leur simplicité. Une fois n'est pas coutume, dans l'une d'entre elles, j'écris une pensée dans un petit carnet laissé à disposition de qui veut noter sa prière ou ses demandes. Dans une lettre reçue après mon retour en Belgique, Marité m'écrira : "Nous avons trouvé une trace de ton passage dans un carnet au fond d'une église et ça nous a fait plaisir de te savoir toujours sur le chemin."

De Villafranca au Cebreiro
De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro
De Villafranca au Cebreiro

Le camino quitte la grand-route. La vallée que nous parcourons peut enfin révéler toute sa beauté, libérée du béton et des viaducs qui traversaient le ciel. Une foret magnifique en couvre les flancs et, sur le sommet d'une colline, un château féodal semble monter la garde. Le silence est revenu. Le soleil rayonne dans toute sa splendeur mais l'atmosphère reste délicieusement fraîche. Marcher est un plaisir. Hyon Suk reste en ligne de mire - quand m'a-t-elle dépassé ?, Je ne m'en suis pas rendu compte - et je calque mon rythme sur le sien pour garder la distance et respecter l'intimité de nos cheminements respectifs.

 

La route commence à s'élever. Objectif le village d'O'Cebreiro, étape mythique sur le chemin s'il en est, haut-lieu redouté des anciens pèlerins pour sa sauvagerie et sa désolation, à tel point que beaucoup évitaient ce col au prix d'un détour par la grande ville de Lugo. O'Cebreiro, c'est aussi la porte de cette Galice tant désirée et signe que la pèlerinage entre dans sa dernière ligne, presque droite. Un panneau indiquait tout à l'heure "A Santiago 190 km". Une paille ! Autant dire "à demain". Pourtant, il faudra encore parcourir la moitié de cette distance, puis la moitié de la moitié restante, puis la moitié de la moitié de la moitié restante. Zénon, faites que Santiago n'arrive pas trop vite et que cette marche dure encore, et encore, un peu. Je voudrais tant que ce bonheur d'être en chemin ne s'arrête jamais.

De Villafranca au Cebreiro
De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro
De Villafranca au Cebreiro

Est-ce l'hormone du plaisir, la joie du chemin ou l’enthousiasme et le désir d'arriver au plus vite, je me prends à accélérer le rythme et à marcher d'un train d'enfer, au moment même où le chemin, pavés de pierres antiques, devient d'une raideur toute montagnarde. Je dépasse Hyon Suk qui se demande ce qui m'arrive. Pause au hameau de La Faba, puis à la borne qui marque l'entrée en Galice. Un dernier "sprint" dans une nature à la beauté paisible et O'Cebreiro, me voilà !

De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro
De Villafranca au Cebreiro
De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro

"Ils" ne l'ont pas raté. On entre dans le village par un parking où s'alignent les cars de touristes. Les ruelles sont pavées au cordeau et toutes les maisons ont été restaurées à la perfection. Ce n'est pas O'Cebreiro, c'est Bokrijk, village traditionnel reconstitué pour voyages scolaires. Ou le village gaulois du Domaine des dieux d'Astérix. Un magasin d'antiquité, une poissonnerie, un magasin de souvenirs, un restaurant, un magasin... Quant au refuge, flambant neuf lui aussi, ses dortoirs immenses peuvent accueillir les hordes pèlerines venues du monde entier. Je suis, comment dire, légèrement interloqué par tout ce spectacle. Où es-tu, village désolé et austère d'autrefois ? L'industrie touristique t'a pris sous ses ailes. Tes habitants, s'ils en restent, doivent se cacher derrière des murs invisibles. Seule l'église trouve grâce à mes yeux. Ici, au moins, personne ne se presse et on retrouverait presque quelque chose qui ressemble au silence.

De Villafranca au CebreiroDe Villafranca au Cebreiro
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De Villafranca au Cebreiro

Alors que je tourne dans le village, j'aperçois Jan et Hyon Suk attablés à une table d'un café. Mon premier mouvement est de les rejoindre, puis je me souviens d'une réflexion de Hyon Suk à propos de notre gentleman danois : "Il ne fait que parler de ce qu'il gagne, de ce que coûte la vie au Danemark comparé à l'Espagne, de ce qu'il ferait s'il avait plus d'argent, comme s'il était incapable de parler de lui-même, de se dévoiler, de dévoiler un peu ses sentiments. J'espère pouvoir un jour percer sa carapace." Il me semble, à les voir ainsi tout en proximité, que ce moment de vérité est arrivé. Je m'éclipse donc avant qu'ils ne me voient et les laisse à leur rencontre. J'apprendrai plus tard que je ne me suis pas trompé.

 

Après la lessive habituelle, où j'ai dû faire la file pour la première fois avant de pouvoir utiliser un évier, c'est dire la foule aujourd'hui, je retrouve, comme si de rien n'était, mes deux camarades toujours attablés à la même terrasse. Je prends un verre avec eux puis nous allons dîner dans un restaurant du coin. La soirée se termine, assis sur un mur de pierres qui surplombe la vallée d'où nous sommes venus. Nous admirons la lumière du soir couvrir la campagne galicienne d'une douceur qui lui convient bien. L'atmosphère entre nous a changé. Une complicité plus grande nous unis. Bien que je n'aie pas participé à la conversation de tout à l'heure, je sens qu'elle a illuminé la soirée, donnant à nos échanges une profondeur plus grande qu'à l'habitude. Sans changer d'un iota la simplicité et la liberté qui caractérisent depuis toujours nos relations. Pèlerins de rencontre ? Compagnons de marche ? Ce soir, amis me semble mieux convenir. Une amitié née de peu, sans doute, mais née tout de même. Et j'en suis très heureux !

De Villafranca au Cebreiro
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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 12:43

Départ au moment où le soleil émerge derrière la crête des collines. La nuit a laissé des traces. Une série de piqûres alignées selon une droite presque parfaite. Je ne sais de quel insecte il s'agit mais son souvenir va m'accompagner les prochains jours sous la forme de démangeaisons épisodiques. Ce refuge ne m'aura pas porté chance.

 

Le balisage quitte heureusement la grand route pour emprunter un chemin secondaire et arriver à Ponferrada par un quartier résidentiel. Au majestueux pont roman qui marque l'entrée de la ville, je retrouve les retraités français. Adieux émus. Guy m'annonce qu'ils sont un peu fatigués et qu'ils vont faire étape ici, en profiter pour récupérer et visiter la ville qui en vaut la peine. Cela signifie que nos routes se séparent et que nous ne nous reverrons sans doute pas avant Compostelle ou peut-être jamais. Je me souviens de la première conversation au coin d'un banc, un soir devant le refuge d'Ostabat. Des eucharisties partagées au fil du chemin. Des échanges, des rires, de la complicité. Des courses à Puente la Reina, des soupers bricolés de tout et de rien, des éclats de voix avec Jean-Claude, et des petits lardons oubliés dans le sac. Tant de moments vécus ensemble, du plus anecdotique au plus profond, qui ont tissé notre relation et qui se terminent ici sur une étreinte, une tape dans le dos et une promesse de s'écrire, plus tard, au retour. Je traverse le pont. Le chemin continue.

 

 

De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo

De Ponferrada, je ne conserve que quelques flashs. Les murs massifs du château, adoucis par les lueurs du levant, des rues étroites et désertes, une plazza mayor aussi vide qu'une église un lundi matin, une volée d'escaliers pour rejoindre la ville moderne et de grandes avenues rythmée de feux rouges, agitées par les mouvements des lève-tôt, une denrée pas si rare dans une Espagne plus laborieuse que sa tradition de sieste ne le laisserait deviner. Je quitte la ville par une cité ouvrière construite dans le plus pur style paternaliste du début du vingtième siècle. Malgré tout le mal qu'on peut en dire, je trouve ces lieux bien plus agréables et humains que les barres de HLM dont d'autres, ailleurs, ont vanté la modernité. Arrêt dans l'ombre d'une petite église de banlieue. Une dame arrose les fleurs et me salue avec gentillesse.

De Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo

Nous sommes pour une journée, et une seule, dans le Bierzo, une vallée toute entière, ou presque, consacrée à la vigne. Cette journée ne sera pourtant qu'un long, très long tunnel de chaleur intense. Le soleil nous écrase. Je n'ai jamais eu aussi chaud qu'aujourd'hui. J'ai l'impression de sécher sur place. Premier arrêt à une fontaine pour pèlerins qui ressemble davantage à un parking d'autoroute mais qui offre heureusement de très minces espaces d'ombre sous des arbres rachitiques. Second arrêt dans un village dont je ne me rappelle pas le nom. Dix minutes de fraîcheur dans l'église. Et nostalgie des Philippines. Les statues de procession remisées dans les bas-côtés me rappellent tant de souvenirs.

De Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del Bierzo

Pour la suite, le topoguide nous promet huit kilomètres de route, toujours sous un soleil implacable. Une vraie torture. A mi-chemin, de grandes flèches jaunes indiquent un chemin alternatif qui a l'avantage de quitter le goudron à demi-fondu pour s'enfoncer dans la campagne. Je m'y précipite, mais quand je me rends compte que cet itinéraire bis rallonge considérablement le chemin, juste pour nous faire passer par un bar de village, il est déjà trop tard. J'en serai quitte pour quelques kilomètres supplémentaires, sous le cagnard et une colère rentrée. Mais cette colère s'évapore bientôt car le paysage de vignes, de bosquets et d'arbres fruitiers que je traverse se révèle enchanteur. Un paysan me désigne un cerisier et me fait comprendre que je peux me servir : "Allez-y, n'hésitez pas, prenez-en autant que vous voulez." Je ne me fais pas prier et le jus de ces cerises, tièdes et mures à souhait, rougit mes lèvres et mes doigts. Et mon cœur ! Quel délice.

De Molinaseca à Villafranca del Bierzo

Peu avant d'arriver à Villafranca del Bierzo, je découvre un sac de couchage abandonné dans le fossé. Il a l'air tout neuf. Serait-il tombé d'un sac ? Je m'en charge d'abord, puis, réflexion faite, je le laisse bien en vue à l'entrée du village. Celui qui l'a perdu peut être n'importe où et s'il veut le récupérer, il reviendra nécessairement sur ses pas. Mieux vaut le laisser là que l'emporter et l'abandonner dans un refuge, sans savoir si celui qui le cherche aura l'idée d'aller s'y renseigner.

 

Deux refuges se proposent aux pèlerins dans la cité franque. Un municipal et un privé, réputé pour la chaleur et l'authenticité de son accueil. J'opte pour ce dernier. Pourtant, dès le premier abord, je suis rebuté par son caractère "on est tous copains". Aussi, quand l'hospitalier me propose le choix de participer au repas partagé et cuisiné en commun du soir, je décline, à sa plus grande surprise, et aussi à la mienne. Nouvelle crise de misanthropie en vue. Est-ce la promiscuité obligée qui me travaille ou le fait qu'aucun de mes compagnons habituels ne se retrouvent ici, avec moi ?

 

Après la lessive et la sieste habituelle, je descend visiter la ville. La route passe devant un château massif puis se blottit dans la vallée. Aux alentours de la rivière, c'est la foule des grands jours. Il faut dire que le thermomètre flirte avec les quarante degrés. Je m'étends sur un petit carré de gazon et trempe mes pieds dans l'eau. Le contraste est violent. On dirait qu'elle sort d'un glacier. Sur l'autre rive, un groupe de jeunes chante à tue-tête en rythmant leurs mélodies par les claquements de mains si typiques de la culture espagnole. Il y a un mélange de joie, d’enthousiasme et d’amateurisme qui respire l'authenticité.

De Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo

Je fais quelques courses puis remonte au refuge où c'est le branle-bas de combat pour préparer le souper et les réjouissances du soir. Je m'enfuis et vais cacher mon spleen derrière l'église. J'y mange mes provisions, tout seul, dans mon coin, en ruminant mes pensées. Je me sens malheureux. Mais pourquoi ? Quelque chose me manque... ou quelqu'un ? Ce n'est qu'en contournant le bâtiment que je réalise être à l'ombre d'un monument majeur du chemin. La fameuse église de Santiago et son portail de la miséricorde. Au Moyen-Âge, les pèlerins malades qui franchissaient ce portail pouvaient considérer leur pèlerinage comme achevé, au même titre que s'ils avaient marché jusqu'à Compostelle et bénéficier des mêmes indulgences. Ce soir, j'en prendrais bien quelques-unes, de ces indulgences.

De Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo
De Molinaseca à Villafranca del BierzoDe Molinaseca à Villafranca del Bierzo

Pas question de retourner au refuge. Je redescends donc vers la ville pour y traîner mon vague-à-l'âme. Sur la plazza mayor, j'aperçois Jan, Hyon Suk et une autre coréenne qui terminent leur repas. Ils me hèlent à grands gestes et je les rejoins, enfin soulagé. Voilà bien sûr ce qui me manquait. La compagnie de mes camarades du chemin. Serais-je devenu accro ?

 

Je fais la connaissance de Jin Hong qui se fait appeler Scarlett par facilité. La référence cinématographique est transparente. Rechercherait-elle son Clark Gable ? Elle a démarré le camino à Astorga et termine son deuxième jour. On dirait pourtant qu'elle nous accompagne depuis le début. Elle a la même manière directe de poser ses questions que Hyon Suk, avec un je ne sais quoi de plus délicat. Elles forment en tout cas une paire faite pour s'entendre et je devine le plaisir qu'elles ont à pouvoir enfin parler avec une personne qui est leur égale. La langue coréenne a en effet des subtilités de vocabulaire à respecter selon la hiérarchie, le rapport social ou l'âge des interlocuteurs qui empêchent toute proximité et a fortiori toute amitié dès que ces différences sont un peu trop marquées. Ici, ce problème ne se pose pas. Même âge, même catégorie, au moins vu d'Espagne. Elles peuvent donc se lâcher en coréen, ce dont elles ne se privent pas. Jan et moi profitons de leur bonne humeur et c'est presque bras dessus bras dessous que nous rentrons vers nos auberges respectives, distantes d'une cinquantaine de mètres. Ma journée ne se termine pas si mal, finalement...

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