13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 18:38

P1010465.JPGLa nuit fut froide. Très froide. Le givre sur le sac en est la preuve au cas où mon réveil transi ne suffirait pas à m'en convaincre. C'est en général vers quatre ou cinq heures du matin que le froid saisit le dormeur à la belle étoile. Et les heures qui suivent, où il n'y a plus qu'à attendre patiemment l'aurore en se pelotonnant le plus possible au fond du sac, paraissent interminables.

 

Mes gestes se font au ralenti. Je me force à grignoter quelque chose, sans aucun plaisir. Peu après mon départ, je ressens une douleur au talon d'Achille. Pas la douleur anodine qui passe aussi vite qu'elle n'apparaît. Une douleur qui m'oblige à l'arrêt : remettre la chaussure, étirer les muscles, repartir, m'arrêter encore. L'inquiétude me gagne. Si cela continue, la journée pourrait s'achever prématurément.

 

Dans le même temps, la Meuse, couverte d'un manteau de brume, se révèle féérique. Il est  encore tôt. Pas un bruit ne trouble le silence. C'est la grâce du matin, quand le monde tout neuf semble n'appartenir qu'à soi. Après une écluse, le soleil passe la ligne de crête et disperse la brume. L'air devient transparent. Les couleurs des premiers arbres en fleurs resplendissent dans la clarté matinale. J'absorbe cette beauté qui se donne, malgré la douleur qui reste à l'affut.

 

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Une jeune femme sort de sa maison et part en voiture. Travailler ? Chercher le pain et les croissants ? J'essaie d'imaginer à quoi peut ressembler sa vie et ceux qu'elle abandonne ce matin derrière elle.

 

Première étape du jour, Hastière-par-delà et son église romane. Fermée, comme il se doit. Je me repose un peu, puis passe le pont pour faire des courses au supermarché. C'est dimanche, mais les consommateurs s'y pressent comme en semaine. Je reconnais sans peine la caissière : c'est la dame aperçue plus tôt ce matin. Mystère résolu. Elle se souvient également m'avoir vu en quittant sa maison et nous échangeons quelques mots. Les mètres pour sortir du village sont une vraie torture. La douleur s'aggrave, malgré les bâtons sur lesquels je m'appuie. Il faut m'arrêter, repartir, m'arrêter. Je n'en mène pas large. Je change ma foulée, marche lentement, mord sur ma chique... et la douleur s'estompe peu à peu. Question d'échauffement ? Elle ne reviendra plus !

 

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La vallée de l'Hermeton est un enchantement. Un sentier longe la rivière sur les berges de laquelle les premières fleurs printanières font leur apparition. Quelques solides raidillons pour contourner les avancées de roches qui tombent directement dans la rivière me font transpirer. Si ce n'était le froid et la végétation, je me croirais revenu quelques années plus tôt lors lors d'une randonnée en Turquie. Nous avions remonté le lit d'une rivière asséchée au fond d'une gorge étroite et sauvage de toute beauté. J'ai toujours été sensible aux vallées encaissées et aux canyons. Il s'en dégage une poésie âpre où la rudesse du rocher se mèle à la douceur fluide de la rivière. L'impression aussi d'être enclos dans un espace à la fois protecteur, vaguement menaçant et comme initiatique. N'y a-t-il pas des indiens tapis sur les hauteurs, prêts à fondre sur l'innocent qui passe ? Quels habits l'imagination n'ajoute-t-elle pas à la simplicité des choses ! Comme s'il fallait revêtir de mots la nudité du réel. 

 

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P1010495.JPGCe réel me rappelle d'ailleurs à l'ordre sous la forme d'une bise glacée qui frappe de plein fouet à peine le chemin sort-il de la vallée. Au petit village de Soulme, je cherche un abri pour dîner. Le seul coin protégé du vent se trouve être un angle du cimetière. Je mange donc en bonne compagnie. Lorsque je repars, une louvette qui tourne autour de l'église sur son vélo s'arrête pour interroger ce drôle de type avec un sac à dos et des bâtons. Quelques mots échangés qui réchaufferont mon après-midi.

 

Celle-ci s'assombrit de plus en plus et la pluie menace de tomber. Dans mon topo-guide, trois refuges possibles sont renseignés au village de Doische où j'ai prévu de faire étape. La perspective d'une nouvelle nuit de bivouac sous la pluie ne me plaît guère. Hélas, ces trois refuges sont fermés depuis belle lurette et les propriétaires de la chambre d'hôte sont absents. Heureusement, une voisine qui me voit, indécis, propose à son mari de me conduire au village suivant où une chambre d'hôte est également renseignée. Un petit coup de fil pour vérifier qu'il y a de la place et me voilà embarqué pour 5 minutes de lift. Sans remord. Je ne partage pas le dogmatisme des puristes de la randonnée qui mourraient plutôt que de ne pas marcher chaque centimètre du chemin. Tout est une question d'esprit et de proportion. Accepter l'aide d'autrui et sa générosité me semble plus pèlerin que s'obstiner dans une sorte d'autisme du randonneur forcené.

 

Cette chambre d'hôte me réserve d'ailleurs un épisode cocasse. A peine suis-je installé, les orteils en éventail et savourant le repos et la chaleur de mon antre après la douche, qu'un couple débarque dans la chambre voisine. Et bientôt, des bruits on ne peut plus caractéristiques commencent à s'élever généreusement à travers la cloison. Le tout se terminant par un éclat de rire, vu les gémissements peu discrets de leur sommier !

 

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 16:17

Je quitte Godinne avec le sentiment de commencer quelque chose de neuf. A présent, il n'y a plus de lieu familier auquel s'accrocher en cas de difficultés ou de moral en berne. J'entre dans une région que je ne connais plus, ou si peu. A la marche devrait se joindre le plaisir de la découverte et de l'exploration. Que va m'offrir le chemin aujourd'hui ?

 

La seule étape connue est la ville de Dinant et l'abbaye de Leffe. Mais, en bon randonneur, je n'espère pas les villes. Elles sont souvent pénibles à traverser. On s'y sent à côté de la plaque, déplacé même. Le sac à dos, les bâtons, la dégaine, et parfois le fumet délicat qui accompagne le marcheur... C'est encore plus vrai dans les lieux touristiques. Je me souviens d'une arrivée au Mont-Saint-Michel qui s'était révélée un vrai cauchemar. Vingt jours durant, j'avais marché le long des côtes sauvages du Cotentin, cotoyé l'immensité des plages et des havres, la beauté des falaises de granite pour terminer par la traversée de la baie depuis le Bec d'Andaine. Et je me retrouvais d'un coup noyé dans un flot de touristes avec une seule idée en tête : m'enfuir le plus vite possible. La randonnée rendrait-elle misanthrope ? Nous verrons.

 

Et puis le scepticisme de nos bons pères me reste un peu en travers de la gorge. Rien que pour les faire mentir, je me sens pousser des ailes.

 

La matinée commence par de belles vues sur une vaste carrière près d'Yvoir. Je fais la pause juste en surplomb de la falaise qui borde l'exploitation. De l'autre côté de ce gouffre artificiel, une pelleteuse charge des camions de leur poids de roches. Vu d'ici, on dirait un jeu de mécano. J'essaie d'imaginer ce qui peut remplir l'esprit des hommes aux commandes de ces machines. Routine, habitude, concentration... ou attente de la pause qui arrive bientôt, pour eux aussi, au son de la sirène. Je repars à travers bois, par un large et beau chemin. La forêt balance encore entre hiver et printemps. J'aime marcher ainsi, dans la clarté humide du matin.

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Passé le plateau et un joli château flanqué de sa ferme nourricière, commence la descente vers le vallon de Leffe. Encore un bois magnifique, une carrière moins romantique que la précédente et c'est le retour sur la route et la civilisation. L'église de l'abbaye m'accueille dans une demi obscurité où plane l'odeur de l'encens et des bougies. Le cierge pascal brûle encore.  L'office du midi, ou peut-être l'eucharistie, vient de se terminer. Accueillir, le mot est généreux puisque le visiteur est confiné à un petit espace entouré d'une grosse grille. Peu importe. Le silence et l'atmosphère qui règnent ici me laissent une impression à la fois paisible et sereine.

 

Beaucoup moins sereine est la suite du chemin qui traverse Dinant. Ville touristique, sans doute, mais qui m'apparaît bien morne et peu engageante. Un coup d'oeil à la collégiale et à ses vitraux réputés, quelques photos : tout cela reste extérieur. J'attend autre chose d'un tel lieu. Un accueil, peut-être ? Une atmosphère qui éveille l'âme ? Une reconnaissance ? Pour moi, ce pourrait être une étape importante sur le chemin mais tout le monde s'en moque. Je cherche une allusion, un signe, une marque qui me confirmerait participer d'une grande transhumance dans cet endroit plus significatif à mes yeux que l'entrée de la ville où un panneau "Chemin de Saint Jacques" m'avait accueilli.  Mais rien. Je dîne un peu plus loin sur un banc au bord du chemin de hallage, puis repars sans m'attarder.

 

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Après le confluent de la Lesse et le quartier du prieuré aux bien belles batisses, la Meuse devient plus sauvage. Les rochers d'escalade sont occupés par les grimpeurs et je croise un groupe d'une quarantaine de personnes, à prétention vaguement ornithologique, parti à la recherche du faucon pèlerin qui niche dans les environs. Leur meneur m'interpelle d'un étonnant : "Vous allez à Compostelle ?" J'en suis tout saisi et nous discutons quelques minutes comme de vieux amis. La voilà peut-être cette reconnaissance à laquelle j'aspirais. Non pas celle des "professionnels" du chemin, comme à Saint-Séverin, ni celle de l'Eglise, inexistante, mais celle, inattendue, d'un inconnu croisé en route, qui me renvoie à ce pour quoi je suis parti. Je me sens d'un coup tout ragaillardi et pèlerin pour la première fois.

 

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Le chemin qui longe la Meuse est de toute beauté. Les arbres partent à l'assaut des falaises calcaires qui bordent le fleuve. Le chemin se fait étroit, sinueux, lorsque la rive se rapproche des rochers. Au point où la falaise tombe directement dans la rivière, un petit trottoir en béton  a été amménagé pour éviter aux randonneurs la remontée plutôt raide vers le plateau. Un peu plus loin, le chemin devient une simple trace à travers un pré dont le vert annonce déjà le printemps. A nouveau, je suis saisi par l'harmonie et la paix qui se dégage de ce lieu. J'hésite à y installer mon bivouac, mais préfère continuer encore un peu.

 

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Passé un barrage où un bac fait traverser les piétons comme dans l'ancien temps, je décide d'établir mon campement. L'installation est rapide, entre le chemin et la berge. Au souper habituel, j'ajoute un oeuf de Pâques coloré, reçu ce matin de ma belle-soeur. La soirée est paisible malgré la température qui annonce une nuit froide et humide. Je chante l'office du soir en me baladant le long de la Meuse. Le soleil se couche. Il est temps de se glisser dans le sac de couchage. La journée fut bonne. Qu'en sera-t-il demain ?

 

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 22:33

Ce matin, départ après une bonne nuit et un bon petit-déjeuner... en voiture jusqu'au centre de Namur. Je m'épargne ainsi l'entrée de la ville le long du chemin de hallage qui n'a vraiment aucun intérêt. Arrivé à la gare, horreur ! J'ai oublié mes bâtons de randonnée chez mon frère. Nous en sommes quittes pour un aller-retour Namur Beez. Si j'ai économisé de l'énergie, je n'aurai pas gagné de temps.

 

La montée vers la citadelle est de toute beauté. Le ciel est au grand bleu. Je m'arrête à mi-pente pour admirer les toits de la ville. Au sommet, le stade me rappelle la manifête et la visite de Jean-Paul II en Belgique.  1985 ? C'était il y a une éternité. Presqu'une autre vie.

Panorama Namur

 

La sortie de Namur se fait par des quartiers peuplés de villas cossues. Le temps est agréable. C'est une belle balade ! Peu à peu, je m'habitue à marcher avec des bâtons. Une première. Bientôt, je deviendrai un vrai quadripède. A midi, un jeune gars qui vient de s'acheter un sandwich m'interpelle. Quand il entend Compostelle, la conversation décolle et nous marchons ensemble quelques centaines de mètres. Un jour aussi, qui sait, il partira. Promesse souvent entendue qui m'interroge : combien de temps faut-il rêver d'un projet avant de le réaliser ?

 

Sur la place du village, une maman apprend à son fils l'art de rouler à vélo. L'enfant vacille mais elle le rattrappe à chaque fois dans de grands éclats de rire partagés. La clarté qui se dégage de leur complicité va m'accompagner encore longtemps cet après-midi. Ce sont ces petits spectacles saisis au fil de la marche qui remplissent une journée de randonneur solitaire.

 

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Pour la fin de l'étape, l'itinéraire donné par le topoguide ne me plaît qu'à moitié. Je décide donc de couper au court pour rejoindre le point de vue des sept Meuse. Un peu d'à travers tout ne peut faire de tort. Ce sera ma décharge d'adrénaline de l'après-midi. Le relief escarpé pour parvenir au plateau boisé qui occupe la crête se charge de me rappeler au réel. Entre la ligne droite sur la carte et le terrain, il y a parfois de la marge. D'autant que je bute sur les clotures de propriétés privées et que quelques aboiements commencent à retentir. Heureusement, j'atteins rapidement la route d'où c'est un jeu d'enfant de rejoindre le chemin panoramique. Godinne est en vue et avec, la fin de l'étape.

 

L'accueil à la communauté jésuite est sympathique. Pourtant, dans les conversations, je perçois un scepticisme à peine dissimulé. Compostelle est si loin. Alors que la plupart des personnes rencontrées en chemin m'encouragent et répondent à mes précautions oratoires par des "il n'y a pas de raisons que vous n'y arriviez pas", ceux qui me sont le plus proches sont aussi les plus dubitatifs. Un signe ? Mais l'ambiance est bonne et la soirée passe à la vitesse de l'éclair. C'est le dernier lieu d'étape en milieu familier avant... Vézelay. Demain, retour au bivouac et à l'incertitude. Le pèlerinage commencerait-il seulement ici ?

 

Un peu d'humour en chemin :

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 01:21

C'est la pluie qui me réveille ce matin. Voilà qui augure mal de cette journée. Car avec mon sac-housse en gore-tex, je suis obligé de sortir à l'extérieur pour m'habiller. Je patiente donc tant que je peux avant de me résigner à cette épreuve initiatique : l'habillement sous la pluie. Changement de vêtements et remballage du sac sont expédiés aussi vite que possible, sous les grosses gouttes qui tombent des sapins. En réalité, j'ai l'impression de m'habiller au ralenti, de mettre une éternité pour enfiler pantalon, teeshirt et pull. Je peine à me réchauffer, à bouger, à m'activer. Quant au petit déjeuner... quelques biscuits secs aux raisins feront l'affaire. On a vu plus glorieux pour un début de journée. Je souris en moi-même. Si quelqu'un voyait ma tête, là, tout de suite, sous ce crachin matinal... quel pèlerin !

 

La première étape sera la collégiale d'Andenne. Ouverte, la chance est avec moi.  J'étale, sans trop de conviction, mes affaires humides. Avec la température qui règne dans l'église, il y a vraiment peu de chance qu'ils sèchent. Je me repose, transi, sur une chaise, quand le curé de la paroisse passe en trombe. Il sort son matériel de célébration de la sacristie, me jette deux mots de salutations et repart aussi sec. Je l'imite bientôt, cette église froide ne m'inspire guère.

 

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Toute la journée sera terne et humide. Le dîner, pris sous un abribus, est frugal, pour ne pas dire austère. Des kilomètres de grisailles, la campagne belge sous une bruine continue... rien de bien exaltant ! Seule la perspective d'arriver ce soir chez mon frère, avec l'assurance d'un lit douillet, d'une douche et d'un bon souper me permet de traverser cette journée morne le moral au beau fixe.

 

Il y a bien, en fin d'après-midi, cette ferme château et sa chapelle en ruine qui me frappent par leur beauté inattendue. Un lieu qui semble fait pour s'apprécier par mauvais temps, évoquant mystères et légendes.

 

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Le chemin m'offre pour terminer quelques belles perspectives forestières. Je me sens léger, insouciant. Ce soir, je dors au chaud et en bonne compagnie. Que demander de plus ?

 

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 23:27

La fin de la journée arrive. Ce soir, ce sera mon premier bivouac. J'ai repéré un petit bois sur la carte qui me semble convenir. Quand j'y arrive, c'est en effet un bon endroit. Un coupe-feu avec son observatoire me sert de repère et je pose mon sac sous les arbres. Je dégage un espace pour étendre mon couchage, sors la housse gore-tex, glisse le matelas mousse et le sac de couchage à l'intérieur et le tour est joué. Paré pour la nuit ? Pas tout à fait. Il me reste à sortir les éléments vitaux pour la survie nocturne. Une lampe de poche, la gourde, le guide, le gsm, l'appareil photo et la casquette où je mettrai mes lunettes et ma montre au moment de me coucher. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Depuis mes premières nuits à la belle étoile, c'est une sorte de routine bien établie. Plus besoin de réfléchir pour retrouver l'objet utile au moment critique !

 

C'est l'heure du souper : pain, camembert et chocolat. Ma trinité alimentaire de randonneur ! Le soir tombe doucement. Je me poste sur l'observatoire pour le psaume du soir. Regarde si j'ai des messages. Repasse les photos de la journée. Repère l'itinéraire du lendemain. Le froid descend, et l'humidité qui va avec. Retour au bivouac. Je me change et fait de mes vêtements un oreiller. Au moment où je me lève pour me glisser enfin dans le sac, une bête détalle à quelques mètres. Pas le temps de voir quel genre d'animal se cachait sous mon nez. Nous ne nous étions ni vus ni entendus : un bon point pour ma discrétion d'homme des bois ! Pourtant, comme toujours, c'est le coeur un peu battant que je m'immerge dans le sac de couchage et referme sur moi la housse imperméable. Je suis désormais isolé du monde extérieur, sauf par l'ouïe... et l'imagination. Qui n'a jamais passé une nuit, seul, au fond des bois, ne peut savoir ce que l'imagination est capable de faire surgir du moindre bruit. Et malgré l'habitude, il me faut toujours un certain temps pour me raisonner et m'abandonner au sommeil. La chaleur se répand petit à petit dans le sac. Je cherche une position confortable entre deux racines intempestives, et c'est parti pour une bonne nuit de sommeil.

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 00:17

Ce matin, avant de partir, je visite l'intérieur de l'église. Au moment où je m'apprête à sortir, quelques personnes entrent et m'invitent à un office. Une prière simple, chaleureuse même, malgré la température plutôt fraîche de l'édifice. A la sortie, je suis invité pour un café chez la dame qui met le cachet réglementaire sur ma crédenciale. Mon premier tampon ! Je me sens très humble et pas tout à fait à l'aise avec l'idée de me dire pèlerin. Compostelle semble si loin. C'en est  surréaliste. Que signifie un jour de marche ? Ce sont les six jours suivant qui seront décisifs. Pour les ampoules, pour les articulations, pour le rythme et la longueur des étapes, pour le poids du sac, pour les bivouacs. Tous les ajustements restent encore à faire. Alors, prétendre que je vais à Compostelle me semble presque indécent. Un peu de superstition aussi peut-être. A me déclarer trop tôt, ne vais-je pas provoquer le chemin ? S'il me jouait un tour à sa façon ? Ce matin, je suis randonneur, et puis c'est tout.

 

Le jour est gris et les paysages traversés me sont familiers, même si, cette fois, le chemin est inédit. Trois événements vont marquer ma journée.

 

P1010220Tout d'abord, ce fermier qui traverse un champ à fond de balle sur son tracteur pour m'interdire de passer par son petit bois. Après avoir désamorcé une aggressivité certaine par mon "innoncence souriante",  j'en suis quand même quitte pour reprendre le chemin balisé que j'avais abandonné en espérant raccourcir une partie de l'itinéraire. De multiples panneaux "propriété privée", "entrée interdite", "chemin privé" m'avaient pourtant prévenu. Attention, fermier susceptible ! J'avais cru m'en tirer en prenant un chemin de traverse évitant le batiment agricole. Peine perdue. Le fermier, qui doit passer sa journée à guetter les intrus, s'est précipité pour défendre son bien. Tout en revenant sur mes pas, je maudis intérieurement ce sens aigu de la propriété privée que j'ai toujours du mal à comprendre lorsqu'il s'agit de bois ou de prairies...

 

La seconde rencontre de la journée est bien plus agréable. Deux enfants, un frère et une soeur  d'après la façon dont ils s'interpellent, se poursuivent en vélo autour du banc sur lequel je me repose. Après m'avoir observé du coin de l'oeil, le garçon vient me trouver et me demande un peu d'eau. Il en profite pour me poser les questions qui l'intriguent : d'où je viens, où je vais, pourquoi j'ai un gros sac. Et de m'expliquer que, lui aussi, vient de loin, l'autre bout de la ville, au moins dix minutes à vélo ! Quand je repars, leur spontanéité m'a définitivement consolé du fermier grincheux de tout à l'heure.

 

Ma dernière rencontre du jour a pour écrin une épicerie vieillote où je m'arrête pour acheter une boisson et de quoi compléter mon souper. Alors que j'entre, c'est la magnifique pin-up dénudée d'un calendrier érotique qui m'accueille derrière le comptoir.  Mais quelques instants après, quelle n'est pas ma surprise de voir arriver pour me servir une vieille dame toute courbée  et  toute ridée. Le contraste est tellement cocasse que je prendrais bien une petite photo, l'air de rien. Je n'en ferai rien, bien sûr. Tant pis pour la jolie demoiselle, et pour la vieille épicière aussi, d'ailleurs !

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 20:59

Le jour du départ, toute la communauté (jésuite) m'a accompagné sur le seuil de la maison pour me dire au-revoir. C'était presque trop. Derrière les sourires et les boutades, il y avait, je pense, une émotion véritable. Qui sait ?

 

Bois du Sart Tilman

Pour les premiers kilomètres, un confrère de retour du Congo avait décidé de m'accompagner.  A ma grande surprise, les deux ou trois kilomètres annoncés au départ se transforment vite en trois bonnes heures de marche, ensemble, jusqu'au Sart-Tilman. Un tiers de l'étape, donc. En chemin, il me raconte des souvenirs d'enfance, les difficultés de sa vie en brousse, ses appréhensions au moment de retourner en Afrique. Ses confidences me touchent et quand nous nous quittons, à l'arrêt du bus qui redescend vers la ville, j'ai les larmes aux yeux. Serait-ce maintenant le vrai départ, le vrai commencement ? Désormais je suis seul. C'est ce que j'ai voulu, non ? 

 

Le chemin qui suit, je le connais déjà pour l'avoir fait lors de randonnées précédentes. Contourner le terrain de golf, descendre dans la vallée, passer La Roche aux Faucons, redescendre vers l'Ourthe et enfin remonter vers le plateau, traverser la route du Condroz et arriver à Saint Séverin. En chemin, je me ravitaille en eau auprès d'une vieille dame qui prend le soleil dans son jardin. Elle me parle de ses fleurs, de ses légumes, de ses enfants. C'est déjà la familiarité spontanée de ceux qui restent pour celui qui passe. Je repars le coeur léger. Ce simple fait de demander un peu d'eau pour ma gourde, m'installe définitivement dans le chemin. Je me sens randonneur à nouveau. De retour chez moi. Mais pas encore pèlerin !

 

Bientôt, la tour romane attendue se profile à l'horizon, alors que le crépuscule commence

à tomber. Première émotion "historique". Dans mon imaginaire, Saint-Séverin est un haut-lieu du chemin. Son prieuré roman, construit par les moines de Cluny, donne à la fin de cette première étape un petit parfum bourguignon. Un avant-goût, modeste encore, de Vézelay.

 

Saint Séverin en Condroz

A mon arrivée, je suis accueilli par le couple qui tient l'accueil pour pèlerins, tout à côté de l'église. Sympathique en diable, la dame propose de me réchauffer une lasagne que son mari m'apporte un peu plus tard. Je n'oserai pas leur dire, le lendemain, qu'elle n'était pas complètement dégelée ! Qu'importe, c'est le geste qui compte.

 

En soirée, je m'assied sur un banc, devant l'étang où se mire l'église illuminée. Je suis paisible, sans inquiétude. Ce premier jour s'est bien passé. Un psaume m'accompagne. C'est le premier du psautier, comme il se doit : "Heureux l'homme... " On ne peut mieux dire !

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 15:50

Une buse tournoie dans le ciel bleu.

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Au loin, la falaise de La Roche-aux-Faucons déploie sa ligne calcaire. 

 

Tout à l'heure, je contemplais la vallée de l'Ourthe depuis ce promontoire vertigineux. A présent, c'est mon perchoir que je regarde depuis les berges de la rivière. Il y a moins d'une heure là-haut, à présent  ici. Il y a deux semaines, je décollais de Taïpei où je terminais six mois sabbatiques. Il y a un an, je rêvais de ce départ vers Compostelle, sans oser l'espérer.

 

Que vois-je alors que je regarde ce lieu où j'étais il y a quelques instants encore, regardant le point où j'en suis à présent sans savoir encore que j'y serais un peu plus tard, regardant cet endroit d'où je viens et où j'étais ? Et que vois-je aujourd'hui, alors que je repasse les lieux, les photos, les souvenirs, pour commencer ce récit de mon pèlerinage ?

 

J'étais là. Je suis passé ici. J'ai rencontré cet homme. Cette famille m'a hébergé. Quel froid la nuit où j'ai dormi à cet endroit. Et cette ligne droite interminable.  Et cette chapelle accueillante pendant que la tempête faisait rage ! Et cette beauté qui saute aux yeux sans crier gare. Et cet émerveillement. Et cette douleur qui inquiète. Et cette solitude qui soudain pèse. Et cette amitié incertaine, née de peu ? Une somme d'impressions, de solitude. Une somme de rencontres.

 

Tout comme au moment du départ, je ne savais pas si j'arriverais au bout de la route, au seuil de ce blog, j'ignore si mon récit ira plus loin que ce premier article. Tant d'autres ont écrit leurs souvenirs, les ont publiés. Ai-je quoi que ce soit d'original à ajouter ? Mais si chaque chemin est singulier, alors le mien aussi vaut sans doute la peine d'être raconté.

 

En avant donc. Il faut toujours un premier pas !

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