28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 18:37

 

C'est une longue ligne droite, animée, pleine de vie, et au trafic intense, qui mène jusqu'à la sortie de Périgueux. Une épicerie dont l'étal de fruits occupe généreusement le trottoir me fait de l’œil. Arrêt gourmandise. Quelques mètres plus loin, je quitte la grand-route pour m'aventurer dans une petite cité de traverse. Assis sur un seuil d'immeuble, je déguste tranquillement une orange. Les habitants partent au travail, les enfants se pressent pour rejoindre l'école. Quelques-uns me jettent un coup d’œil interrogatif. Ressemblerais-je à un SDF avec mon sac et mes fringues de pèlerin ? Cette parenthèse me renvoie l'image de ce train train quotidien dont je suis, pour un temps, extrait. Cette vie faite d'horaires serrés, d'enfants à conduire, de courses à faire, de rendez-vous : une course contre la montre tyrannique. Et au beau milieu de tout cela, un cheminot-pèlerin qui n'a rien d'autre à faire qu'à profiter de sa pause et du temps donné, pour rien ! Combien de vies parallèles se croisent ici, ce matin ? Et en regardant tous ces gens, c'est un sentiment étrange, un sentiment qu'on pourrait appeler amour, l'amour pour chacune de ces vies, avec leurs grandes et petites préoccupations, qui m'envahit.

 

Avec, pourtant, un soupçon de culpabilité : « Qu'est-ce que j'ai fait, moi, pour mériter de vivre cette aventure extraordinaire, ces « deux ans de vacances » qui mènent à Compostelle ? » Soupçon qui se transforme sans trop de peine en responsabilité : « Puisque ce temps m'est donné, que je le vive aussi pleinement que possible en en tirant tout ce qui pourra s'y découvrir ! » Allons, il est temps de partir !

 

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Au bout de la ligne droite, la route s'élève pour quitter la vallée et rentrer dans les bois. Le chemin est faussement campagnard, traversant bientôt un quartier résidentiel plutôt cossu. Devant une maison en cours de finition, une statue au profil suggestif attire mon regard. Sur le côté, une voiture et sa plaque d'immatriculation rouge et blanche : Des compatriotes ! Petit sourire et moment de nostalgie. C'était un de nos jeux favoris, lors des vacances familiales, de repérer la nationalité des voitures croisées pendant les interminables trajets d'autoroutes qui nous menaient aux quatre coins de la France. Et combien de fois l'exclamation joyeuse « Oh ! Des belges ! » n'a-t-elle pas retenti, en trainant comme il se doit sur la première syllabe du mot. « Des beeeeelges ! ».

 

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Pause au village de Chancelade, près de la rivière, et jonction avec Michel et Marie-Claire. Nous marchons ensemble jusqu'à l'abbaye. Alors que nous plaisantons en chemin, je repère une cavité digne de la préhistoire. Nous y jetons un coup d’œil en passant et les rires s'arrêtent nets. Une petite affichette rappelle le meurtre d'une jeune femme dont le corps a été abandonné ici même. Et dire que cette grotte est connue sous le nom de « grotte des amoureux » ! Quel contraste entre ce lieu plein de sérénité et ce rappel brutal de la violence des hommes.

 

A l'abbaye, l'accueil est chaleureux. Le préposé qui nous reçoit dans sa petite boutique à l'entrée propose spontanément de remplir nos gourdes. L'église est une longue nef unique assez austère. Je prend le temps d'y demeurer et laisse partir Michel et Marie-Claire. Une petite chapelle romane invite également au calme et à la méditation. Je repars avec un indéfinissable goût de trop peu. J'aurais aimé rester plus longtemps, mais le chemin appelle.

 

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Il commence à faire chaud et l'atmosphère est presque méridionale. Une boîte en bois couverte de tuiles s'adresse au marcheur : « La halte gourmande du pèlerin ». A l'intérieur, un reste de fruits secs et un livre d'or à remplir. Je note consciencieusement l'adresse pour envoyer un mail après mon arrivée à Compostelle. Deux mois plus tard, je ne recevrai pourtant aucune réponse à mon courrier. Les enfants à l'origine de cette heureuse initiative auraient-ils grandi ?

 

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La campagne resplendit sous le soleil. Voici bientôt le petit village des Andrivaux. Dernière intersection avec le GR. Lieu d'une ancienne commanderie templière fondée en 1139. Une atmosphère toute particulière se dégage du hameau. La couleur de la pierre, la beauté des maisons, deux rosiers magnifiques contre un mur, le silence et la solitude aussi. Pas un chat ce midi pendant ma traversée de la rue principale. La dernière maison du village évoque un mas provençal. Tout ce qu'il faut pour me mettre de bonne humeur.

 

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La route, puis le chemin, s'élève dans les bois. Un bois dont les arbres me rappellent la forêt de Fangorn et l'épopée de Tolkien. Une forêt accueillante et hospitalière. Qui donne envie de s'arrêter, d'écouter, de respirer à pleins poumons, de se coucher dans la mousse et de faire une petite sieste!C'est bien l'heure de la pause casse-croute. Assis sur une souche, protégé de la chaleur par l'ombre des frondaisons, je savoure le moment autant que mon pic-nique.

 

La suite de la journée se révèle pourtant mi figue mi raisin sous la forme d'un long, très long passage en bord de départementale. Une départementale très fréquentée entre rivière et falaise, qui s'achève dans un décor digne de James Bond. Une base militaire creusée dans la roche dont on n'aperçoit que les portes gigantesques et massives. Malgré, ou plutôt à cause, d'un nom à la banalité désarmante – base de soutien du matériel de l'armée de terre – elle ressemble davantage à un abri pour missiles nucléaires qu'à une caserne de logistique ! Et tandis que je prends quelques photos, une jeep passe, pleine de gendarmes qui rigolent et me font signe en voyant mon appareil photo. C'est qu'il y a un centre de la gendarmerie nationale tout à côté. On peut difficilement se sentir plus en sécurité !

 

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L'étape n'a pas été très longue et pourtant, mes pieds commencent à fatiguer. Le camping qui offre l'hébergement se trouve de l'autre côté de l'Isle, à une distance qui paraît interminable. Est-ce la fin de l'étape ? Les derniers mètres ont tendance à paraître plus longs et plus pénibles que tous ceux qui les précèdent. Ainsi va la logique de la randonnée ! Heureusement, c'est à nouveau un charmant bungalow qui nous attend. Coup de chance ! Dès la semaine prochaine, ouverture de la saison touristique oblige, les pèlerins seront logés sous tente. Mais pour aujourd'hui encore, nous pourrons profiter d'un hébergement de luxe.

 

Après la douche, direction le village qui, tout compte fait, n'est plus aussi loin du camping que tout à l'heure. Relativité des distances ! Petit tour à l'église, à la boucherie, ainsi qu'à la boulangerie qui offre des petits gâteaux gratuits à l'occasion d'un anniversaire. Retour au bungalow et soirée estivale en terrasse avec, comme chaque soir désormais, une conversation à bâtons rompus, la voix grave de Michel et le rire expressif de Marie-Claire.

 

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