4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 12:38

Il ne reste que 15 kilomètres jusqu'à Santiago. Malgré un lever obligé aux aurores, nous traînons le petit-déjeuner en longueur, la tête dans le sac après la soirée d'hier. On a beau dire, le whisky n'aide pas à la récupération et nos mines en disent plus long qu'un long discours.

De Arca à Santiago

A peine sorti du refuge, ponchos, parapluies et sursacs font leur apparition. Saint-Jacques a décidé de nous accueillir en beauté. De quand date la dernière pluie ? Pas moyen de m'en souvenir. Assez loin pour que le matériel de protection aie glissé dans les profondeurs du sac.

 

C'est une troupe multicolore qui s'élance dans l'obscurité pour les ultimes kilomètres. Contournement de l'aéroport de Santiago. Arrêt à Lavacolla, non pour nous laver selon l'antique tradition, mais pour nous réchauffer d'un chocolat, d'un café ou d'un thé. Caroline décide que son pantalon a les jambes trop longues et le transforme illico en short avec l'aide d'une paire de ciseau, sous le regard attentif de Hyon Suk. Solution radicale ! Je me fais un sandwich belge de mon cru : un morceau de pain délicatement coincé entre deux carrés de chocolat. Un délice !

De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Nous repartons alors que la pluie a cessé. Les pèlerins se suivent sans discontinuer sur la route. Quant à notre groupe, il avance en ligne, comme un seul homme. A ce rythme, nous ne tardons pas à arriver au Monte de Gozo, le Montjoie d'où le pèlerin est censé apercevoir pour la première fois la cathédrale. De cathédrale, pas de trace. Par contre un immense monument datant de la visite de Jean-Paul II en 1989, et d'un goût plus que douteux, dresse sa silhouette massive sur ce sommet qui n'en est pas un. Chacun réagit différemment à cette dernière étape avant la cathédrale. Les allemandes se trémoussent de joie, Caroline et les deux coréennes devisent tranquillement, assises au coin du monument, mais tout le monde sacrifie au rite de la photo.

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago
De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Au moment où le groupe se remet en marche, quelque chose me retient. J'ai besoin d'être seul un instant, de réaliser ce qui m'arrive, de me retrouver. De vivre, pour moi et moi seul, ce moment, cet aboutissement. Je les laisse prendre un peu d'avance puis me mets en marche. Quelques pas et les larmes se mettent à couler. Compostelle, je suis en train d'arriver à Compostelle ! Je me souviens de mes premiers pas en Belgique, quand ce moment m’apparaissaient comme un rêve surréaliste, si loin que je ne pouvais l'imaginer. Maintenant j'y suis. L'émotion me saisit et je me laisse faire sans fausse honte. Ces larmes sont un cadeau. Elles ne sont ni de joie, ni de tristesse. Elles marquent un accomplissement, une plénitude qui m'envahit avec douceur et qui fait du bien, tout simplement.

 

Le groupe m'appelle. Je chasse mes larmes. Elles reviendront, Dieu sait quand. J'accélère le pas et comble mon retard. Le souvenir de descriptions apocalyptiques de l'entrée à Compostelle me revient à l'esprit : traversée de banlieues horribles, industries, buildings, goudron, refrain connu. Je n'en vois rien. Porté par le groupe et par la hâte d'arriver, cette entrée dans la ville moderne me semble toute naturelle. Compostelle n'est pas un fantasme, c'est une réalité. Et cette réalité est une ville bien vivante, contemporaine. Dernier feu rouge, dernier passage pour piétons, nous voici aux portes de la ville médiévale. Saint-Jacques, here we are !

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Pudeur ? Crainte d'arriver au bout ? Art de ne pas précipiter les choses ? Nous décidons de poser nos sacs au refuge situé dans le petit séminaire avant de rejoindre la plaza del Obradoiro. Le petit séminaire porte mal son nom. Un immense bâtiment de style stalinien, à moins qu'il ne faille dire franquiste puisque nous sommes en Espagne, se dresse au sommet d'une colline en face de la ville. L'inscription se fait dans un petit bureau à gauche du hall d'entrée, puis on nous envoie au troisième étage où un immense dortoir, mais sans lits superposés et avec des armoires individuelles, nous attend. Le temps de poser nos affaires et nous voici à nouveau en bas, sur les marches devant le portail d'entrée. Nous n'avons vraiment plus le choix, cette fois, il faut y aller.

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Un homme fait la sieste, appuyé sur le mur du jardin du séminaire. Descente dans une vallée étroite, montée raide et voilà. Nous y sommes. La façade tant de fois admirée en photo se dresse devant nous, le Parador de Los Reyes Catholicos sur notre gauche. Dire que ma tante et mon oncle, mais aussi mes parents y ont dormi lors de leur passage ici. Pensée pour ma mère décédée il y a deux ans. J'aurais bien aimé lui raconter mes aventures du chemin. Elle y a participé à sa manière, comme une ombre toujours présente mais sans jamais s'imposer. De qui donc, sinon d'elle, me vient cette affectivité à fleur de peau et cette sensibilité dont j'aime tant explorer les méandres ? Plus tard, je donnerai un coup de fil à mon père. Il sera heureux d'avoir des nouvelles. En attendant, c'est le rituel des photos. Le groupe se rassemble et tant pis pour le contre-jour.

De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Nous faisons le tour pour trouver l'entrée. Une file incroyable s'étend devant le portail où le pèlerin est censé accomplir un certain nombre de rites marquant la fin de son pèlerinage. Unanimement, nous décidons de faire de la résistance passive. Nous nous installons à une terrasse à côté de la fontaine des Chevaux sur la Plaza das Praterias, et prenons une consommation. Nous y retrouvons les allemands père et fils arrivés le jour précédent. Voilà qui fait plaisir à Hyon Suk !

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Passage au bureau des pèlerins pour obtenir notre Compostella. Ici, pas de file, un coup de chance. Retour à l'église. Nous décidons d'assister à une des 85 messes journalières qui s'y célèbrent. Aidé de Caroline et de son espagnol mélodieux, je me dirige vers la sacristie pour demander s'il est possible de concélébrer. Pas de problème ! Le célébrant principal parle parfaitement français et échange quelques mots avec moi avant que nous ne nous dirigions vers l'autel accompagné par un orgue tonitruant. Me voici au centre de la cathédrale, devant quelques centaines de pèlerins et de touristes, à célébrer la dernière eucharistie de mon camino. Quelle grâce ! L'émotion du Monte de Gozo ne revient pourtant pas. Je suis comme paralysé par la majesté du lieu. Et surtout indisposé par la chaleur et l'atmosphère de cohue qui règne dans l'église. Ce n'est pas le moment de faire un malaise. Quand vient mon tour de prendre la parole, pendant la prière eucharistique, je le fais en français avec une force et une conviction retrouvée. Comment mettre dans le ton de ma voix tout ce que je voudrais communiquer à cette foule qui me paraît soudain bien lointaine et curieusement étrangère. L'Esprit souffle où et comme il veut. Qu'il fasse son travail !

 

Au moment de distribuer la communion, un incident désagréable vient gâcher la fête. Nina, qui n'a manifestement aucune idée de ce qu'elle doit faire, s'approche, prend l'hostie en main, la regarde puis est prise d'un fou rire. Aussitôt un garde se précipite pour l'éloigner et la ramener à sa place. Mais quelque chose s'est passé qui me fait mesurer tout l'écart qu'il y a entre nos différentes manières de vivre cette fin de camino. Suis-je le seul à lui donner une dimension spirituelle qui dépasse l'exploit physique et symbolique, somme toute assez limité ? Je me le demande alors que je croise le regard de chacun de mes compagnons de marche parmi des dizaines d'autres pèlerins et touristes. Le fait qu'ils aient tous choisi de venir recevoir la communion de ma main me console un peu. J'y vois un signe de reconnaissance de ce que nous avons vécu ensemble, au-delà de nos divergences de foi et de convictions.

 

Je ne peux m'empêcher d'être impressionné lorsque je suis invité à bénir et à mettre ma part d'encens dans le botafumeiro. Et de mesurer la chance qui est la mienne. Ce qui est vécu comme un spectacle par la plupart des gens, je le vis de l'intérieur. Le folklore cesse d'en être un. Le spectacle devient un acte liturgique qui signifie et symbolise. Lorsque l'encensoir s'élève vers les voûtes et retombe en sifflant, je me sens enfin présent à moi-même et à ce qui se passe, ici et maintenant. Mais comme je regrette la pompe de l'orgue qui accompagne le mouvement de l'encensoir, le brouhaha qui monte de l'assemblée et le crépitement des flashs. Bien sûr, la foule ne prête pas à l'intériorité, mais je ne peux m'empêcher de penser à l'histoire du sage qui montre la lune et de l'imbécile qui regarde le doigt. Je veux croire que nous sommes quelques-uns à chercher au-delà du doigt, mais il faut vraiment avoir la foi...

De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago

Ce soir, nous confions notre destinée à Caroline, puisque c'est la seule d'entre nous à parler espagnol, avec mission de nous trouver un bon restaurant galicien. Elle nous embarque dans une longue errance à travers la vieille ville, s'arrêtant ici, puis là, hésitant, n'arrivant pas à se décider. Tous les restaurants lui semblent plus touristiques que couleur locale. Ou alors, ils sont trop chers. C'est finalement la pluie qui décide et nous nous engouffrons dans le premier établissement venu au moment où l'orage fait tomber le ciel sur nos têtes. Tout juste !

 

La soirée est enjouée et légère. Pour Jin Hong, ce sont des adieux, elle reprend l'avion dans deux jours. Nina et Gianna ont décidé de prendre du bon temps et de rejoindre Fisterra par bus pour profiter de la plage. Voilà qui leur correspond parfaitement. De même, les allemands père et fils qui ne nous ont pas rejoint au plus grand soulagement de Hyon Suk. David suit son itinéraire personnel. Peut-être recroisera-t-il le nôtre ? Les autres, Jan, Caroline, Hyon Suk, Julius et moi, nous avons décidé de continuer à pieds, en trois étapes, jusqu'à la mer. Nous repartirons demain matin à l'aube. Le guide danois de Jan est formel. C'est ainsi que doit se terminer le camino. Cela me convient à merveille.

 

Retour au petit séminaire. Est-ce un rêve ? Dans la montée vers l'immense bâtiment qui nous attend, une main vient prendre la mienne dans l'obscurité : "Don't you mind ? Not at all." Décidément, ces coréennes m'étonneront toujours...

De Arca à Santiago
De Arca à SantiagoDe Arca à Santiago
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