17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 13:33

Michel Bureau (cf la bibliographie) a nommé ça le « wagon ». Ce groupe de pèlerins qui se forme, d'étape en étape, selon le rythme de marche plus ou moins semblable, le goût pour les mêmes hébergements, les affinités de langues et de cultures, le hasard des rencontres... On fait connaissance, on s'apprécie, on se reconnaît, on se retrouve et on finit par se rechercher puis par cheminer ensemble. Le wagon se charge de nouveaux passagers, en laisse aussi en chemin... Il n'est pas contraignant. On se perd pour un jour ou deux, puis on se retrouve. Ou pas.

 

Les villes étapes incontournables régulent le hasard des rencontres : Burgos, Leon, Astorga. Le choix des auberges aussi : paroissiales, privées, municipales. La préférence pour la popote fristouillée en cuisine, le soir venu, ou pour le restaurant « menu del peregrino ». La halte pour un « cafe grande con leche » dans les bars qui parsèment le chemin. Que l'on s'y arrête, ou qu'on les évite, on rencontrera d'autres pèlerins qui auront fait des choix identiques aux nôtres... Et la chance de nouer des relations et de faire connaissance n'en sera que plus grande.

 

Un visage croisé reçoit un prénom, une nationalité, puis, avec le temps s'habille d'une histoire, de raisons de marcher, de convictions diverses. La variété des origines géographiques tient lieu de diversité sociale. Sur le chemin, tout le monde connaît tout le monde, mais personne ne connaît personne d'avant. On peut se libérer d'une identité ou d'une histoire à peu de frais. Chacun ne livre de lui-même que ce qu'il veut bien. Cela donne un étrange mélange de transparence – il est plus facile de se livrer puisque le risque de revoir son interlocuteur dans la vraie vie est faible – et d'opacité : qui sait ce qui se cache derrière les apparences que l'on se donne ? On peut quand même partir du principe, sans trop de naïveté, que si chacun ne montre que ce qu'il veut bien de lui-même, au moins, il ne ment pas. Et cela suffit pour faire ensemble un bout de chemin.

 

Ainsi, de jour en jour, des liens se créent et s'approfondissent. Une histoire commune se construit. Des affinités s'expriment. Une certaine lassitude aussi. Il est difficile de faire sans cesse de nouvelles connaissances. Alors que, les premiers jours, l'ouverture et la disponibilité à la rencontre sont maximales, avec le temps, on recherche le connu, le familier. Les nouvelles têtes ou les inconnus ne sont plus aussi spontanément abordés. Le « wagon » s'est constitué et, d'une certaine façon, c'est le wagon qui accepte ou non de nouveaux membres. Mais, toujours, de façon informelle.

 

Des moments très forts se vivent, principalement aux étapes. Des moments de partage, de franches rigolades, de discussions diverses et variées. Jusqu'à la dernière soirée à Santiago ou à Fisterra où le sentiment d'avoir partagé une expérience commune et d'avoir vécu quelque chose d’exceptionnel peut s'épanouir une dernière fois.

 

Aujourd'hui pourtant, quatre ans après, je m'interroge. Que reste-t-il de tout cela ? Avec un curieux mélange de reconnaissance et d'amertume. Reconnaissance car cette expérience humaine fut, sans conteste, d'une rare et précieuse intensité. Sentiment d'amertume aussi. Car de ces liens et de ces échanges, rien ne demeure aujourd'hui, que leur souvenir. Ces relations si fortes, nouées au fil du chemin, se sont comme évaporées. Toute cette intensité pour que rien n'en reste, au final, quel gaspillage !

 

Sans doute est-ce la loi du chemin. Rencontre d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. Relations fortes ou superficielles. Après quoi chacun retourne d'où il vient, à sa vie d'avant, la vie réelle. Celle où les relations peuvent se construire dans la durée et la profondeur. Et donc dans la vérité. Non que les relations du camino ne soient pas vraies. Mais, condamnées à l'éphémère, il leur manque une dimension essentielle pour être véritablement ce qu'elles semblent promettre. On a beau le savoir, la déception n'en demeure pas moins. A la hauteur de l'implication affective que ces rencontres ont mobilisée. Ce qui semblait si fort l'était-il vraiment ? N'était-ce qu'illusion ? Ou au contraire exemplaire d'une intensité à laquelle au moins quelques-unes de nos relations habituelles devraient tendre ?

 

Au retour, il faudra lutter contre la tentation de jeter le bébé avec l'eau du bain. Tout cela a bel et bien existé. Cette intensité a été possible. Réelle. Vécue en vérité. Ce qui s'est éprouvé là, loin d'être anodin, signe ce que le quotidien tend à effacer ou à raboter. Comme dans bien d'autres domaines, le camino nous dit un essentiel dont il nous faut chercher la trace et la substance dans notre vie de tous les jours, au retour. Dans ce « wagon immobile » de notre entourage et de nos relations quotidiennes, avec lesquelles nous cheminons sans nous déplacer.

Le compagnonnage pèlerin

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commentaires

alain 30/12/2015 16:29

"Toute cette intensité pour que rien n'en reste, au final, quel gaspillage !" tout est question de volonté et souvent de faire le premier pas. Du Norte de de la via de la Plata j'ai gardé le contact avec qq pélerins (une canadienne, une hollandaise, un allemand, un couple d'italiens, des français bien sûr souvent après avoir fait le premier pas. Il faut dire que FACEBOOK malgré tous les reproches que certains lui font, facilitent les retrouvailles et le plaisir de suivre ceux que j'appelle mes Amis.