23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 11:51

Il n'y a jamais eu autant de monde sur le chemin, et je ne me suis jamais senti si seul. La cohorte des espagnols fraîchement débarqués occupe le terrain. Heureusement, la campagne galicienne semble conserver intacte son authenticité, comme si le flux multicolore et bruyant des passants ne faisait que l'effleurer. Mais quel monde sépare ces paysans aux traits burinés qui manient encore la fourche pour charger les foins et ces jeunes aux vêtements rikiki qui déambulent comme si l'univers entier leur appartenait ? L'écart est saisissant. Peuvent-ils seulement se parler, sinon se rencontrer ?

De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Autant hier la Galice m'avait parue terne et monotone, autant aujourd'hui, j'ai retrouvé mon œil contemplatif et curieux de tout. Les horeos, ces réserves à grains construites à l'extérieur des fermes et bâties en sorte de protéger les semences des rongeurs de tout poil, font leur apparition. Ils nous accompagneront jusqu’à Fisterra.

De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Passage symbolique par la borne des cents kilomètres, maculées des innombrables graffitis laissés par tous ceux qui se croient obligés de peinturlurer leur nom partout. Je photographie pour le même prix les bornes 100,5 et 99,5, quant à elles totalement vierges d'inscriptions parasites. La force des symboles !

De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin

Le chemin est parfois complètement pavé et aménagé et parfois laissé à lui-même. Devant moi, la pèlerine japonaise photographie un papillon puis se remet en route. On la croirait venue d'un autre monde et, en effet, c'est bien de cela dont il s'agit ! Je la rattrape, la dépasse en la saluant au passage et m'éloigne. C'est la dernière fois que je la verrai. Je ne connaîtrai jamais son nom.

De Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Le lac de Portomarin se profile déjà à l'horizon, par une trouée dans les arbres. Un long pont en béton suivi d'une volée de marches mène à la rue principale qui monte jusqu'à l'église au sommet de la colline. Des palmes couvrent le sol depuis le pied de la ville jusqu'à la place devant l'église. Serait-ce un jour de fête ? Devant le refuge, pour la première fois, une file de sacs. Les pèlerins patientent en attendant l'ouverture. Surtout, ne pas perdre sa place, des fois que le refuge afficherait complet. Je m'insère dans la queue et attends comme tout le monde en guettant la présence éventuelle de tête connues. Tout le monde est là et lorsque chacun s'est installé, nous sortons pour boire un verre sur la place du village.

De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin

En plus du quatuor habituel et des allemandes de Triacastella, nous ont rejoint deux autres pèlerins allemands : David et Julius. Julius est un garçon bien sous tout rapport, le gendre idéal, très joli garçon qui plus est, et qui ne laisse indifférent aucune de ces dames. Quant à David, il est d'origine philippine et nous sympathisons immédiatement. Nous partageons le même humour au second voire au troisième degré. C'est un artiste, un vrai, danseur et joueur de saxophone, mais aussi un skin tatoué de partout et grand fan du HSV Hambourg. Il porte un grand crucifix autour du cou et un autre objet dont il dit qu'il s'agit d'un cadran solaire portable, mais qui pourrait tout aussi bien être un symbole maçonnique. J'aime les paradoxes du bonhomme et sa liberté de ton. Je ne sais ce qu'il apprécie en moi, mais nous sommes tout de suite sur la même longueur d'onde. Nous partageons tous les deux le goût du surréalisme, et David en est la personnification vivante.

 

Moment de nostalgie inattendue pour nos pays d'origine. Chacun y va de sa petite chansonnette nationale. Les coréennes lancent le mouvement. Je tente un "valeureux liégeois". Puis David se met à danser et pose sa casquette de sudiste par terre, comme s'il attendait qu'on lui donne de l'argent et tout le monde éclate de rire.

 

C'est le moment que choisit la procession pour arriver sur la place. Trois hommes mènent le train en portant flambeaux et croix. Viennent ensuite quatre femmes qui portent une statue de la Vierge couronnée et toute habillée de blanc, suivies de près par le prêtre et un porteur de goupillon. Le cortège, qui doit rassembler le village entier ou presque, s'étire derrière en chantant des cantiques accompagnés par la fanfare locale. Tout ce petit monde entre dans l'église pour y déposer la statue et je me précipite, non seulement pour voir s'il n'y a pas encore un bout de cérémonie à observer, une coutume locale que je ne connais pas, mais aussi pour admirer l'intérieur du bâtiment, resté fermé jusque là. A ma grande surprise, aucun de mes compagnons ne marquent d'intérêt pour cette scène qui me semble à moi si typique. Personne ne bouge pour m'accompagner à l'église. J'ai déjà remarqué leur manque de curiosité culturelle. Aucun n'a été visiter le panthéon royal de Najera ou de San Isodoro à Leon. C'est à peine s'ils aperçoivent encore les églises au bord du chemin. Quant à y entrer... Est-ce l'usure : quand on a vu une église, on les a vues toutes ? Est-ce le manque de culture historique et artistique ? Est-ce l'âge ? Ou bien est-ce moi qui suis spécialement sensible à ces sujets ? Je n'en sais rien. Tant pis pour eux.

De Sarria à Portomarin
De Sarria à PortomarinDe Sarria à Portomarin

Lors de la construction du barrage, l'édifice roman a été démonté pierre par pierre et remonté ici. Une sorte d'Abou Simbel à la galicienne. Les sculptures du portail et du tympan évoquent la ronde des musiciens qui accompagnent les poèmes de David. On croirait lire le psaume 150. Tout y est :

 

Louez-le par l'éclat du cor,

louez-le par la harpe et la cithare,

Louez-le par la danse et le tambour,

louez-le par les cordes et les flûtes,

Louez-le par les cymbales sonores,

louez-le par les cymbales triomphantes !

Et que tout être vivant chante louange au Seigneur.

 

Pourquoi ces sculptures me touchent-elles autant ? Est-ce parce qu'elles font écho à mon propre état d'âme ? Ou parce que je retrouve, pour la première fois depuis longtemps, une œuvre romane digne de ce nom ? Quoi qu'il en soit, je me régale et l'image de mes oncle et tante hispanophiles me revient à l'esprit. Sont-ils un jour passés par ici, eux qui aiment tant cet art roman espagnol ? A mes côtés, une pèlerine québécoise semble très intéressée par certaines formes géométriques gravées sur ou entre les modillons. Je l'entends disserter avec autorité sur ces symboles celtiques qui révèlent je ne sais quoi de ceux qui ont construit ce bâtiment. Encore une victime de l'ésotérisme à deux balles qui, à défaut d'éclairer le sens des choses, leur donne une aura de mystère et de mystique du café du commerce. Je la laisse à ses fantasmes, non sans lui avoir exprimé mon scepticisme, ce qui me vaut un regard assassin et un diplôme d'intolérance : deux milles ans séparent la période celtique de l'époque de la construction de cette église. C'est sans doute un détail sans importance...

De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin
De Sarria à Portomarin

Je retrouve mes camarades pour le repas du soir dans un restaurant panoramique qui surplombe le lac. La conversation autour de la table part dans tous les sens. Je fais davantage connaissance avec Julius. Il compte s'installer à Barcelone après la fin du Camino et y chercher du travail. Il parle assez bien français et possède des rudiments d'espagnol. Il est plein d'espoirs pour sa vie future. Respire la simplicité, la droiture. Un gars bien. Je ne peux m'empêcher d'admirer son optimisme. Il est du genre à qui la vie sourira, c'est ce que je lui souhaite intérieurement. De leur côté, nos amies du matin calme se lâchent et rigolent comme des folles dans leur coin en se cachant la bouche de la main, geste si typiquement coréen, sinon asiatique. Mais elles se gardent bien de nous dévoiler la raison de leur fou-rire. Ce soir, je mange des calamars "a la galiego", servis sur une planche en bois et caoutchouteux à souhait. Pas de menu del peregrino aujourd’hui, on casse sa tirelire. Nous terminerons par une glace en terrasse, sous les arcades qui bordent la place de l'église. C'est la valse des photos. Un groupe s'est trouvé. Il est pourtant déjà temps de retourner au refuge. L'extinction des feux approche. Malgré toute notre bonne humeur, pas question de transiger avec les horaires du parfait petit pèlerin ! Pas encore...

De Sarria à Portomarin
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