12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 12:28

Pour la première fois depuis longtemps, j'ai la sensation en commençant à marcher qu'il ne fait pas seulement frais mais vraiment froid. L'altitude, sans doute. La lumière est magnifique et révèle toute la beauté de ces montagnes. Les genêts sont en fleurs et parsèment le paysage de touches jaunes qui contrastent avec les verts des buissons d'épineux qui couvrent les pentes. Sur une crête, au loin, de grandes éoliennes émergent du brouillard. Une vision presqu'irréelle qui participe à l'harmonie du moment. Une grande paix m'envahit. Quel bonheur d'être là ! J'aspire l'air à pleins poumons, marche d'un pas allègre et parvient rapidement au premier village sur le chemin : le hameau abandonné de Foncebadon. Un gros chien placide occupe le milieu du chemin. Même pas peur ! J'ai le souvenir de récits où des molosses aux crocs acérés se précipitaient sur les malheureux pèlerins passant ici par une sombre nuit d'hiver... Les chiens sont-ils désormais blasés par l'afflux des marcheurs ? Je ne m'en plaindrai pas !

 

Dans le refuge par la porte duquel je passe la tête, les hospitaliers sont occupés à ranger les tables du petit-déjeuner. L'ambiance y est au bouddhisme tibétain version baba-cool. J'ai toujours autant de mal avec ces ersatz de philosophies orientales mal digérées. Je pense aux récits d'Alexandra David-Néel ou du lama Anagarika Govinda. Je préfère de loin leur exigence et leur authenticité à ces versions aseptisées qui ont tant de succès aujourd'hui. Une conversation avec un pèlerin français rencontré à la sortie de Cirauqui me revient à l'esprit. Il se prétendait bouddhiste, mais pas au point de se plier à la discipline spirituelle de son maître, ni d'entrer dans la métaphysique un rien plus subtile et compliquée que le bonheur de Matthieu Ricard. Je l'avais quitté, un peu déçu par le contraste entre son discours plein de grandes intentions et cet abandon apparemment assumé qui me faisait douter du sérieux de sa démarche. Quelque soit la voie choisie, une voie spirituelle demande exigence, persévérance et engagement. Elle ne se contente pas de demi-velléités. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver ce pèlerin à Santiago. Il avait pris la cuite de sa vie et je fus obligé de le coucher gentiment à son retour au dortoir. Quelle faille existentielle se cachait sous sa carapace et son discours, je ne le saurai jamais ! Le chemin de la vie est décidément plus long que celui de Compostelle !

De Rabanal à Molinaseca (1/2)De Rabanal à Molinaseca (1/2)
De Rabanal à Molinaseca (1/2)De Rabanal à Molinaseca (1/2)

La route continue à travers les collines couvertes de maquis. Le chemin passe à côté d'anciennes ruines puis s'élève peu à peu. Au loin, apparaît la croix tant attendue, la fameuse Cruz de Ferro ou Cruz de Hierro selon que l'on parle galicien ou castillan. Mais quelle surprise : ce qu'aucune photo d'aucun guide ne montre jamais, c'est la magnifique route goudronnée qui conduit jusqu'au pied du tas de cailloux d'où surgit le mat de bois au sommet duquel la croix domine le paysage. Si traduire, c'est trahir, il semble que bien des photographes s'en soient donnés à cœur joie... A mon tour, je prends la photo idéalisée qui correspond au romantisme du chemin. Mais il me plaît d'y ajouter la photo qui montre la réalité dans sa simplicité brutale. Le rêve qui ne supporte pas la confrontation au réel n'a guère de chance de se réaliser. Alors, va pour le goudron...

De Rabanal à Molinaseca (1/2)De Rabanal à Molinaseca (1/2)

Tout le monde connaît le rituel. Le pèlerin est censé déposer au pied de la croix une pierre qu'il a emportée avec lui et qui symbolise le poids de la vie passée qu'il abandonne au fil du chemin. Certes, le symbolisme est beau. Mais je ne porte aucune pierre dans mon sac. Que vais-je déposer au pied de cette croix ? En marchant, mes yeux distraits se posent soudain sur une plume, une toute petite plume qui semble coller à la terre du chemin. La voilà toute trouvée la "pierre" symbolique que je cherchais. Cette plume me parle plus que n'importe quel caillou. Je ne me suis jamais senti aussi léger, aussi désemcombré, aussi libre qu'en ces jours de camino. Le travail sur soi que tant de pèlerins font au fil du chemin, j'ai eu la chance de le faire avant de partir, lors de mon séjour aux Philippines, et en particulier lors de la grande retraite de trente jours selon les Exercices spirituels de saint Ignace. Ce que j'éprouve aujourd'hui n'est que liberté, joie, frémissement de la vie, cadeau divin. Cette plume que je vais transporter au moins deux cents mètres me convient donc parfaitement.

 

A mon arrivée, je découvre avec plaisir que Hyon Suk m'a précédé de quelques minutes. C'est pourtant le première fois que je l'aperçois depuis mon départ de Rabanal. Elle monte sur le tas de cailloux pour y déposer sa pierre. Je la suis de peu avec ma plume. Nous ne nous parlons pas. Ce n'est pas nécessaire. Il nous suffit d'avoir partagé ce moment singulier. Elle repart aussitôt alors que je m'attarde à la recherche d'un je ne sais quoi. Les aménagements magnifiques faits à proximité, une sorte de chapelle, un cadran solaire, me laissent insatisfait. Je suis habité par un trouble que je ne m'explique pas. Aussi, quand un pèlerin que je ne connais pas s'approche et me demande : "Ça représente vraiment quelque chose pour toi de mettre une pierre ici ?" Ma réponse fuse : "Rien du tout ! Ce n'est qu'un lieu où l'on passe, un de plus et je n'avais rien à y déposer. Mais pour d'autres, c'est sans doute important. Chacun y met le sens qui lui convient." Surpris de mon propre scepticisme, je me remets en marche. Le jour est encore long et la route aussi.

De Rabanal à Molinaseca (1/2)
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