31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 13:26

Je quitte Villar de Mazarife le cœur léger, avec l'impression de me retrouver enfin sur le camino. La parenthèse beatnik d'hier après-midi s'éloigne à chacun de mes pas. Quatorze kilomètres de ligne droite me séparent d'Hospital de Orbigo et de son fameux pont roman aux vingt arches enjambant le rio du même nom. Quatorze kilomètres pour retrouver mon âme pèlerine. Un groupe de cigognes salue mon passage par un envol précipité. Elles n'ont rien à craindre de moi, mais comment pourraient-elles le savoir ?

 

Une pèlerine allemande se maintient à ma hauteur et décide de faire la conversation. D'agréable, elle devient vite pesante et je ne sais comment me débarrasser gentiment de cette présence devenue encombrante. Sa proposition d'une pause café me sert de prétexte pour la laisser, un peu décontenancée par mon empressement à continuer la route. Il y a les pèlerins qui sentent quand leur présence est souhaitée ou quand elle gêne, et puis les autres. Aujourd'hui, j'ai envie de solitude. Je vais être gâté.

 

La route longe des canaux d’irrigation en béton qui disparaissent à chaque croisement pour réapparaître de l'autre côté du carrefour, par la magie d'un astucieux système de siphon. L'eau coule, abondante, inépuisable. Mais d'où vient-elle ? Mystère.

De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga
De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga

A Hospital de Orbigo, le pont est certes aussi long que prévu, mais tout entouré d'échafaudages. En contrebas, un espace est aménagé pour reproduire l'épisode célèbre du chevalier défiant tous les nobles passants en tournoi. Je me contente d'un arrêt à l'église paroissiale, le temps d'un cachet sur ma crédenciale et d'une photo ou l'autre, puis je continue mon chemin.

De Villar de Mazarife à Astorga
De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga

Peu après la sortie de la ville, j'opte à nouveau pour une variante campagnarde qui s'éloigne de la Nationale 120, rectiligne jusqu'à Astorga. Je me réfugie à l'ombre étroite d'un hangar agricole pour grignoter un en-cas fait du chocolat traditionnel et voir si beaucoup de pèlerins choisissent le chemin alternatif. En vingt minutes, personne ne passe. Voilà qui convient parfaitement à ma misanthropie momentanée. Quand je reprends la route, j'ai l'impression de m'aventurer dans l'inconnu, un chemin qui n'appartiendrait qu'à moi. Illusion, bien sûr, mais à force de suivre une autoroute, on aime à s'écarter de temps à autre du troupeau pour s'essayer aux départementales.

 

Le chemin commence par se perdre dans l'immense plaine cultivée avant de traverser deux petits villages dont la pauvreté suinte des murs défraîchis et abîmés de chaque maison. Dans l'un d'eux, c'est la sortie de la messe, nous sommes dimanche. Un groupe d'homme se rassemblent pour une réunion au "Centro social" qui coïncide avec le bar. Les femmes discutent sur le parvis. C'est une autre Espagne qui dévoile son visage. J'aimerais tant être capable d'échanger quelques mots avec les habitants qui me regardent passer avec indifférence. Ou, au moins, pouvoir saisir des bribes de leurs conversations et de leurs préoccupations. Jamais je ne me suis senti étranger comme à cet instant. Presque déplacé avec mon sac, mes bâtons de marche et mon appareil photo en bandoulière, au milieu de ces hommes et de ces femmes aux visages rudes parmi lesquels on chercherait en vain quelqu'un de moins de cinquante ans. Je m'éloigne, plus songeur que d'habitude, en longeant une ferme à moitié abandonnée. Que suis-je venu chercher ici ? Quel sens y a-t-il à marcher et à traverser ce pays sans pouvoir y goûter réellement. Je comprendrais presque les autorités espagnoles qui canalisent les pèlerins sur des voies séparées, rien que pour eux. Qui ne craindrait la confrontation du loisir pur qui se donne des airs de pèlerinage avec des vies si âpres et si dures au quotidien ?

De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga

Je retrouve avec soulagement la solitude campagnarde. Le chemin se fait sentier. Le soleil monte au zénith. Toujours aussi impitoyable. La plaine s'est depuis longtemps transformée en collines. Premier relief depuis bien longtemps. Une ancienne carrière de sable ou d'argile s'ouvre en bordure du chemin. Ses flancs sont tout ravinés et creusés de cavités d'où s'envolent des hirondelles par dizaines. Passage d''une rivière et entrée dans une forêt. Une vraie forêt, avec de vrais arbres à l'ombre desquels on peut marcher ou s'étendre comme je le fais bientôt pour grignoter un dîner frugal. Une grande douceur m'envahit. Le silence n'est troublé que par un léger vent dans les hautes branches et quelques pépiements d'oiseaux ici ou là. Le chemin, une fois encore, répond aux questions qu'il pose lui-même et dont la traversée des villages avait éveillé l'écho en moi. La vie se donne, gratuitement, au présent. Que je sois ici ou ailleurs, à marcher ou à travailler, dans la quiétude ou le souci, il n'y a rien d'autre à faire qu'à l'accueillir et à la goûter comme elle se laisse éprouver. Être présent, en pleine conscience, et sans vouloir rien retenir. Et faire ce qu'il y a à faire. Il me semble à nouveau être accordé au monde, ici et maintenant. Comme si je faisais provision de sérénité. Moment plein dont le souvenir aidera lorsque la vie quotidienne sera moins paisible et harmonieuse. Ne boudons pas notre plaisir !

De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga
De Villar de Mazarife à Astorga

Au beau milieu de nulle part, une camionnette propose des rafraîchissements "donativo". Je profite de l'aubaine et met mon obole dans le cochon prévu à cet effet. Un faucon crécerelle, perché sur une ligne électrique, me regarde passer. Voici la croix de Santo Toribio où l'itinéraire rejoint la senda de peregrinos qui longe la nationale. Quel contraste avec le calme qui précédait. Au loin, Astorga, sur sa colline, se profile à l'horizon, les tours de la cathédrale et le palais épiscopal de Gaudi ondulant dans une brume de chaleur. Traversée de San Justo de la Vega, village routier abruti de soleil comme les corps étendus dans l'herbe au bord de la rivière un peu plus loin. Arrivée, enfin, à la haute ville, par une rampe digne de cap Canaveral qui nous fait traverser en toute sécurité la ligne de chemin de fer.

De Villar de Mazarife à Astorga
De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga

Sur la plazza maior, j'hésite un moment puis me décide pour une petite pension familiale en lieu et place de l'albergue de peregrinos. Je ne partagerai ma nuit avec personne ce soir.

 

Dans les ruelles de la vieille ville, je croise, comme il se doit, les retraités français qui cherchent un endroit pour souper tandis qu'Annie se pourlèche les babines devant les vitrines pleines de la spécialité locale : le chocolat ! Pas trace de Jean-Luc dans les parages. Serait-il resté au refuge pour dormir ? Guy me donne la clé du mystère. Le facteur d'Annie a réussi à le convaincre de marcher avec lui au départ de Léon et, l'air de rien, lui a fait faire une double étape, le mettant hors de distance de nos bons retraités dont il a empoisonné la vie jusqu'ici. Pas sûr, ceci dit, que le facteur continuera à s'en occuper jusque Saint-Jacques comme Guy et Marité l'ont fait jusqu'ici. Qui lui préparera à manger, lui indiquera les refuges, le remettra sur la bonne route, le fera se lever le matin, lui fera sa lessive ? Peut-être apprendra-t-il enfin à se débrouiller par lui-même comme un grand ? Il n'est jamais trop tard pour commencer à se prendre en charge ! En tout cas, le tour pendable du facteur nous fait bien rire. Guy est manifestement soulagé, enfin libre, même si une pointe de scrupule se laisse entendre au détour de la conversation. Il avait fini par s'en sentir responsable de son ostrogoth réunionnais. Radio camino nous apprendra dans la suite que Jean-Luc est bien parvenu à Santiago, en jouant sa partition d'assisté jusqu'au bout, pour le plus grand amusement, ou agacement, de ceux qui le rencontreront, pas dupes ! Le camino ne l'aura pas changé, finalement.

 

Pour ma part, je rejoins Jens et son père, les allemands père et fils, pour partager un menu del peregrino avec une nouvelle connaissance, un américain venu de Californie. A la question des motivations, celui-ci répond sans hésiter qu'il est là pour approfondir sa foi, sans parvenir toutefois à expliciter vraiment ce qu'il entend par là, quand j'essaie de lui faire préciser le sujet. Il a un mélange de naturel et de retenue qui m'apparaît, peut-être à tort, comme très américain : tout de suite copain, mais jamais vraiment ami. Nous verrons si nos routes se recroisent dans les jours qui viennent et si ma première impression se confirme. Mais je ne suis pas mécontent d'avoir fait une nouvelle rencontre.

De Villar de Mazarife à Astorga
De Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à AstorgaDe Villar de Mazarife à Astorga

Balade dans le parc qui surplombe les murailles de la ville pour profiter de la fraîcheur du crépuscule. Je tombe nez à nez avec Jan et Hyon Suk et nous voilà partageant un milk-shake à la terrasse d'un bar. Le monde du camino est décidément bien petit. En les voyant, je me rends compte que, sans eux, quelque chose aurait manqué à cette journée. Malgré les échos de ma misanthropie matinale, je dois convenir que leur rencontre me réconforte. Même si je ne partagerai pas la promiscuité du refuge, leur présence habitera ma nuit. J'ai encore une petite réticence à m'abandonner simplement à cette amitié naissante. Sait-on jamais si nous nous reverrons. Pourquoi s'investir si c'est pour se perdre aussitôt ? Mes résistances pourtant s'amenuisent. Les jours prochains seront sans doute décisifs. Santiago n'est plus qu'à une dizaine d'étapes, mais un nouveau pèlerinage pourrait bien commencer ici.

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