5 juillet 2014 6 05 /07 /juillet /2014 14:06

Scène dramatique à la sortie de Léon. Debout sur le parapet du pont qui traverse le rio Bernesga, un homme hurle et menace de se jeter dans le fleuve. Trois autres essaient de le retenir et de le raisonner comme ils peuvent. Dans ce que je comprends des cris qui retentissent, il est question d'une femme, d'une trahison, d'une rupture. J'hésite à m'approcher. Comment être utile ? Ses trois compagnons semblent tenir le bon bout et n'arrêtent pas de lui parler. Les cris diminuent d'intensité, puis reprennent de plus belle. En m'éloignant, je confie cet homme dans ma prière. Que ses amis, qui ne le lâchent pas, puissent le réconforter et l'empêcher de commettre l'irréparable. Aucune femme ne vaut la peine qu'on se tue pour elle lorsqu'elle vous abandonne. Ni aucun homme non plus d'ailleurs.

 

Je ne peux pas me tirer de l'esprit ce que je viens de voir. Est-ce pour cela que je me perds dans les cités de banlieue nouvellement construites entre lesquelles j'essaie de couper au plus court, sans vraiment suivre les flèches jaunes ? Les buildings ont poussé comme des mauvaises herbes et je finis par ne plus savoir où j'en suis. Retournons vers la grand-route. Elle me mènera à coup sûr jusqu'à la Virgen del camino, sanctuaire marial dominicain qui marque la sortie définitive de Léon.

De Léon à Villar de Mazarife

L'église est une construction contemporaine, un parallélépipède rectangle donc, orné en façade de sculptures modernes représentant les apôtres et la Vierge Marie, placée un cran plus haut que ses compagnons. On ne peut pas dire que ce soit beau, l'art contemporain a oublié ce qu'est la beauté depuis longtemps, mais les statues ont du style. A l'intérieur, la forme simplissime du bâtiment, toujours le parallélépipède rectangle, contraste avec le chœur, orné d'un retable baroque du plus pur style espagnol, sans doute rescapé de l'ancien sanctuaire. Les frères prêcheurs sont rassemblés aux premiers rangs avec quelques fidèles. La messe du matin se termine. Quelques pèlerins entrent dans l'église pour ajouter un tampon à leur crédanciale, mais je suis le seul à m’asseoir et à rester jusqu'à la fin de l'office. A la sortie, un frère dominicain me pose la question attendue : "de donde eres ?" "D'où êtes-vous ?" Puis enchaîne immédiatement dans un français parfait, mâtiné d'un fort accent ibérique. Il a fait une partie de sa formation à Louvain et se souvient avec plaisir de ses années en Belgique. Le monde est décidément bien petit !

De Léon à Villar de Mazarife
De Léon à Villar de MazarifeDe Léon à Villar de Mazarife

A la sortie du sanctuaire, nouveau choix entre la Senda de peregrinos qui va droit vers Hospital de Orbigo ou un itinéraire alternatif plus bucolique mais plus long de quatre kilomètres. Après en avoir marché 2000, on ne va pas ergoter ! En route pour la voie alternative. En point de mire, une pèlerine que je ne connais pas encore, mais qui a l'air de souffrir à chaque fois qu'elle pose un pied à terre. Quand je la rattrape, je fais la connaissance de Jean, une américaine qui vient de démarrer à Léon et qui n'a pas encore assouplit ses souliers. Elle s'assied pour souffler un peu, sur un banc à l'ombre d'une maison, au premier village rencontré. Je lui souhaite bonne chance et buen camino. Que deviendra-t-elle ? Je ne la reverrai plus.

De Léon à Villar de Mazarife

Le chemin continue à travers une campagne qui semble désolée et presque à l'abandon. C'est le "Paramo" qui fait suite à la Meseta et qui signifie désert, le bien nommé ! Un faucon guette mon passage, perché sur un pylône électrique. Je marche sans penser à rien. Jour vide jusqu'à Villar de Mazarife où je décide de faire étape. Plusieurs refuges font leur réclame le long de la route qui entre au village. Un à droite, qui a l'air nouveau et propose des massages reconstituant, un à gauche qui porte le nom biblique de "refugio de Jesus", un troisième, au centre, près de l'église, et qui accueille les pèlerins depuis des générations, paraît-il. aucun ne m'inspire vraiment confiance. J'hésite. Où aller ? Je m'en remet à la boulangère, une vieille dame au visage raviné de rides, qui me répond sans hésiter : "El refugio de Jesus" pour sûr ! C'est un neveu qui le tient... Va pour Jesus. Nous verrons bien.

De Léon à Villar de Mazarife
De Léon à Villar de MazarifeDe Léon à Villar de Mazarife

Étrange, ce refuge. Il est squatté par un groupe qui n'a de pèlerin que le nom, et encore. C'est plutôt un lieu vaguement baba-cool, avec, partout sur les murs, des phrases dans toutes les langues écrites par les hôtes de passage. Pour la première fois, je ne me sens pas à l'aise. Quelque chose ne va pas. D'où vient mon mal-être ? Je retrouve Jan et un pèlerin japonais, avec qui nous partageons la même chambre. Dans le vaste jardin du refuge, c'est séance bronzette généralisée autour d'un ersatz de piscine, musique à fond. Heureusement, le temps finit toujours par passer mais je m'en vais dormir ce soir avec un petit goût amer en bouche. J'ai trouvé ce qui ne va pas. Tout est fait pour qu'on y croit, pour donner l'apparence d'un esprit cool, ouvert, libre, pèlerin et hippie, mais c'est du toc. 100% toc. Nous sommes aux antipodes du refuge paroissial de Grañon où l'esprit jaillissait d'une convivialité partagée. J'ai rencontré aujourd'hui l'équivalent pèlerin du greenwashing : le pilgrimwashing. L'apparence, la mise-en-scène, l’emballage, tout est là. Mais la composition réelle ne tient pas ce que l'étiquette promet. Tant pis ! Je range ça dans mon sac à expérience, avec tout le reste. Je n'en apprécierai que mieux l'authenticité, lorsque je la rencontrerai à nouveau.

De Léon à Villar de MazarifeDe Léon à Villar de Mazarife
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