19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 11:26

Le chemin quitte le village et s'enfonce dans la campagne. Une campagne désertique. Comme laissée à l'abandon. Pas de culture, mais une sorte de prairie qui se transforme progressivement en forêt. Avant d'en arriver là, le chemin s'approche d'une voie de chemin de fer. Impossible de ne pas évoquer les Westerns et le grand Ouest américain.

 

Derrière moi, un pèlerin avance à pas réguliers et rapides. Il me rattrape et me dépasse sans un regard. C'est un Shikansen japonais. Direction l'horizon. Grand bien lui fasse. Pour ma part, je me précipite vers une mare en contrebas du pont où de magnifiques grenouilles vertes coassent à qui mieux mieux. C'est l'heure de la pause. Il y a belle lurette que la fraîcheur du matin a disparu. Le soleil est devenu ce tyran abhorré qui écrase tout sous ses rayons meurtriers. La suite promet d'être chaude. Un peu plus de huit kilomètres jusqu'au prochain village. Il est environ 11h30. Arrivée prévue vers 13h30, juste avant la chaleur mortelle de l'après-midi. Une bonne heure pour faire étape. Tout va bien.

De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)

Le chemin continue à travers une forêt dont les chênes ne parviennent pas à donner d'ombre au pèlerin. Malgré la chaleur, la nature n'a pas encore séché sur pied et les fleurs innombrables sont magnifiques. Seule race humaine, une ferme dissimulée derrière de hauts murs. J'ai la nette impression que la foule ne s'aventure pas de ce côté-ci du camino. Tant mieux. En fait de présence, seuls deux milans royaux brisent un moment ma solitude, qui se poursuivent et jouent à se frôler dans le ciel. Un ballet amoureux qui se prolonge en virtuoses qu'ils sont du vol à voile. Quel plaisir doit être le leur ! Le soleil devient carrément insupportable. Malgré mon couvre-chef, ça chauffe sous la casquette. Pas un souffle de vent pour rafraîchir mes neurones. La fournaise !

De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)
De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)

Au détour du chemin, quelques arbres plus hauts et un filet d'eau. Source en vue. Et village dont les premières maisons se devinent derrière le sommet d'une dernière côte. Je me précipite pour me désaltérer longuement. Le refuge et l'étape sont désormais tout proches mais je ne peux attendre davantage pour me refroidir et m'arroser abondamment d'eau fraîche. Quel bonheur !

 

A mon arrivée, le refuge n'est pas encore ouvert. Un banc accueillant permet d'attendre l'hospitalier qui ne tarde pas à ouvrir la porte. Des compartiments de quatre lits superposés, un peu comme dans un train, avec une salle-à-manger en avant-salle, une cuisine et de magnifiques douches. Une misère pour un touriste, mais un luxe, simple et réconfortant, pour le pèlerin. Vous connaissez la suite et, cet après-midi, la sieste promet d'être longue !

 

Cette fois pourtant, entorse au règlement du pèlerin. Je sors d'abord à la recherche d'une tienda pour quelques courses. Je suis à court de ravitaillement. Dans ce petit village où alternent maisons en briques jaune-orange et en adobe, je passe deux fois devant l'épicerie sans rien voir, avant d'identifier la petite porte qui me mènera au paradis. La tienda est installée dans une demi cave au plafond bas, remplie d'étagères et encombrée jusqu'au plafond d'un bric à brac invraisemblable : boites de conserve, légumes et fruits frais, produits d'entretiens, papeterie, tout est mélangé au petit bonheur la chance. Derrière ce qui sert de comptoir, un vieillard au regard pétillant sert son monde avec un sourire qui déborde de dessous sa casquette posée de travers sur une calvitie prononcée. Je ne comprends rien au flot de paroles qui coule sans désemparer de sa bouche, mais ressors avec la conviction d'avoir découvert l'endroit le plus improbable du camino. Cette tienda me rappelle l'épicerie de Crozant, en version espagnole. Il ne me reste plus qu'à rejoindre le refuge et dormir comme un bienheureux.

De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)
De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)

Retour en pays de connaissance. Les allemands père et fils sont arrivés et installés. Vers seize heures, alors que la canicule atteint son zénith, Hyon Suk, la pèlerine coréenne, franchit la porte du refuge et s'écroule sur la table dans un état second, proche de l'apoplexie. Calcinée conviendrait mieux. C'est tout juste si elle tient encore debout. Je pense soudain qu'elle vient de marcher ces huit derniers kilomètres sans ombre au moment le plus chaud de la journée. Une folie. D'autant qu'elle s'est chargée, comme je le constaterai ce soir, de deux bouteilles de vins espagnols, cadeau reçu en route et qu'elle n'a pas voulu abandonner. Les coréens et l'alcool... On en reparlera ! En attendant, elle se dirige vers le dortoir et accomplit le rituel d'arrivée en vacillant. Elle fait celle qui n'a besoin de rien, mais je ne peux m'empêcher de la surveiller du coin de l’œil. Nous verrons après la douche et la sieste.

 

Je la retrouve autour d'un thé dans la salle à manger. Elle m'avoue avoir avancé aujourd'hui à marche forcée. Elle voulait rattraper le temps perdu hier après avoir fait étape un village plus tôt que prévu. Elle craignait d'avoir perdu le wagon. Un rapide calcul donne 38 kilomètres avalés aujourd'hui. Pas étonnant qu'elle ait frôlé l'insolation. Je décide de m'occuper d'elle en toute discrétion. L'accompagne à la tienda pour quelques courses. Prépare la salade de tomates et les pâtes que nous mangerons ensemble ce soir au refuge. Celui-ci est loin d'être plein. La calzada Romana n'a guère de succès, ça se confirme. Notre souper frugal achevé, nous nous installons sur le banc à l'entrée de l'auberge. Nos compères allemands se rendent au restaurant pour leur menu del peregrino et la soirée foot qui s'ensuivra. La coupe du monde bat toujours son plein et la Mainschaft joue ce soir.

 

Quant à nous, nous profitons de la douceur du crépuscule. La fatigue s'est envolée. C'est l'heure des confidences. Nous n'en sommes plus aux présentations ni aux généralités. La conversation entamée à Carrion de los Condes peut reprendre où nous l'avons laissée. La difficulté de vivre, la lassitude d'exister, de trouver des raisons qui donnent sens au quotidien. Pourquoi, pour quoi ? Elle a toujours cette sorte de brutalité dans le dialogue dont je n'arrive pas à me formaliser. J'y entends surtout une soif de parole et de vérité, une exigence qui ne renonce pas. Comme si elle voulait profiter tant qu'elle peut de cette liberté dans la parole, si rare et si difficile à vivre par ailleurs.

 

Si je lui prête toujours une oreille attentive, j'ose également livrer quelques-unes des pensées que le chemin éveille en moi. Avec prudence. Je reste dans une retenue que je ne m'explique pas complètement. S'en rend-elle compte ? J'ai peur de dire quelque chose qui romprait la confiance naissante. Toujours cette différence culturelle. Au fil de notre discussion, nous trouvons chacun des mots qui semblent nous convenir. Suivis, à mesure que la soirée avance, de silences de plus en plus longs. De ces silences qui ne sont pas vides mais plutôt remplis de points de suspension... Quand les allemands reviennent de leur match, ils rigolent en nous voyant là où ils nous avaient laissé : "De quoi avez-vous donc parlé tout ce temps ?" Nous rions avec eux, mais la complicité née de cette soirée restera nôtre.

 

Direction les sacs de couchage. Calzadilla de los Hermanillos. Un nom qui continue, aujourd'hui encore, de chanter à mes oreilles...

De Terradillos à Calzadilla de los Hermanillos (2/2)
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