6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 22:04

A l'entrée de la ville, un homme distribue des prospectus vantant une auberge privée. Je prends le papier, souris, mais n'en pense pas moins. Pour moi, ce sera le refuge paroissial. A mi-chemin entre l'accueil au couvent de Santa Clara et l'auberge privée. Je prends, comme souvent, une couchette du haut et fais ma petite lessive dans la cour arrière du refugio avant de partir à la découverte de la ville.

 

Le soleil est de plomb, la chaleur étouffante. Heureusement, les ruelles étroites offrent un peu d'ombre. La vieille ville donne l'impression d'être ramassée sur elle-même et si ce n'était la place sur laquelle donne le refugio, on pourrait devenir claustrophobe. Premier arrêt, l'église paroissiale de Santa Maria de la Victoria o del Camino. Son portail roman a été amputé par la construction d'un porche et quelques sculptures s'en trouvent coupées au niveau des têtes. La messe y sera dite ce soir et je me promets d'y être.

De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)

Deuxième arrêt à l'église de Santiago, détruite pendant la guerre d'indépendance espagnole en 1809 contre les troupes françaises de Napoléon. Le portail est surmonté d'un magnifique Christ Pantocrator entouré du tétramorphe, symbole des quatre évangélistes. A l'intérieur, quelques objets de culte sont exposés. Rien de très passionnant. Une Marie-Madeleine de procession, long cheveux noirs et robe finement ouvragée, me ramène d'un coup aux Philippines. Une fois encore, je découvre combien la religiosité qui s'est imposée là-bas est profondément espagnole. L'ascension du clocher offre une autre perspective sur la ville qui semble soudain beaucoup plus sympathique, vue de haut.

De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)

Je m'éloigne du centre, monte jusqu'à l'église Nuestra Señora de Bélen puis passe le pont sur le rio Carrion en direction du monastère de San Zoilo, transformé en hôtel. Le cloître renaissance est splendide mais la vue du petit porche roman qui mène à l'ancienne église aujourd'hui inaccessible suffit pour mesurer l'abîme des spiritualités en présence. L'art supposé primitif du moyen-âge exprime une sorte d'harmonie par le seul jeu des volumes et des formes. Quant à celui supposé renaissant aux harmonies antiques, qu'exprime-t-il donc ? Au moins, dans le baroque qui suivra, l'exubérance même laisse entendre un débordement d'affectivité qui à la fois le rend très humain et en même temps en signe le dépassement, par l'excès. L'art renaissant reste dans la distance et le formalisme, dans la mesure et le juste milieu. Au-delà de la perfection toute académique des lignes et des perspectives, on se demande s'il reste quoi que ce soit de spirituel. C'est beau, certes, mais cela ne mène guère au-delà de l'horizon. Une affaire de goût, peut-être ?

De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)
De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)

En retournant vers le refuge, une plaque commémorative m'arrête : Miguel de Benavides y Añoza, fundador de la Universidad de Santo Tomas de Manila. Encore les Philippines ! J'imagine cet hidalgo parti de sa petite ville de Carrion de los Condes et débarquant à Manille pour y devenir archevêque. A sa mort, en 1605, il lègue sa fortune pour fonder cette université qui vit le jour en 1611. Quel destin ! Un peu plus loin, une autre plaque en l'honneur d'un compagnon de Pizarro, "découvreur et conquistador" du Pérou. On a beau penser ce qu'on veut de la colonisation espagnole, à bien des égards plus meurtrière qu'aucune autre dans l'histoire, ce devait être de sacrés aventuriers. Sans scrupules sans doute, mais aventuriers quand même. Quel dommage que les lumières de l'humanisme et de la Renaissance n'aient pas présidé à ces conquêtes lointaines... Que faut-il donc pour rendre l'homme plus humain ? Ni l'art, ni la culture ne semblent suffire, hélas. On ne refait pas l'histoire !

De Fromista à Carrion de los Condes (2/2)

De retour au refuge, je tombe sur Hyon Suk, la pèlerine coréenne dont j'ai fait la connaissance avec Jan à Villafranca Montes de Oca. Elle s'escrime à vouloir préparer une paella pour le souper, mais semble surtout désemparée et pour tout dire, un peu triste. Je m'assied pour l'aider à cuisiner tout en réchauffant mon propre repas : une tortilla de patatas made in supermercado, bien bourrative. Je passe surtout cette heure à écouter ma pèlerine raconter ses déboires et les questions existentielles que ces longues journées à marcher ont fait surgir en elle. Son désir d'émancipation et de liberté, mais pour quoi faire ? Les contraintes familiales et sociales qui lui pèsent : "To make it short, a life completely useless and meaningless." Discussion toute en délicatesse. Je me méfie de la différence culturelle et des incompréhensions qu'une parole trop rapide peut faire naître. D'abord écouter et comprendre. La parole viendra ensuite, peut-être, mais ce ne sera pas pour ce soir.

 

L'heure de la messe approche. Je me demande pourtant si je ne ferais pas mieux de rester. J'hésite. Le désir de ne pas m'imposer finit par l'emporter. Je la quitte donc et vais assister à la messe dans l'église voisine. A mon retour, l'animation prévue par les religieuses responsables de l'accueil s'achève. Pas de chance ! Il ne me reste plus qu'à monter me coucher en rêvant de conquistadors et de Philippines.

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