26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 20:55

Après la traversée rapide et sans intérêt du bourg d'Itero de la Vega, le chemin change d'atmosphère. Large piste évoquant une autoroute en construction, puis interminables lignes droites jusqu'à l'infini.Un vent froid s'est levé alors même que le soleil brille de tous ses feux. Vais-je cuire et geler en même temps ? Deux marcheurs longilignes me précèdent et me servent de point de mire tandis que toutes sortes d'oiseaux tentent d'engager la conversation au fil des kilomètres : bergeronnettes grises ou printanières, tariers pâtres, traquets moteux... Heureusement qu'ils sont là car, pour une fois, l'ennui me gagnerait presque. Tant d'espace finit par user le marcheur le plus fanatique. Lassitude. Cela, aussi, passera.

De Castrojeriz à Fromista (2/2)
De Castrojeriz à Fromista (2/2)
De Castrojeriz à Fromista (2/2)De Castrojeriz à Fromista (2/2)De Castrojeriz à Fromista (2/2)

Au village de Boadilla del Camino, je fais enfin la jonction avec les retraités français et nous partageons nos en-cas à l'ombre de l'église qui nous abrite en même temps du soleil et du vent. Le fameux rollo gothico se dresse au milieu de la place, juste en face de nous. Est-ce vraiment un ancien pilori comme le prétend mon guide ? Sa décoration riche en symboles divers me fait douter. Je préfère y voir, comme m'y invite le panneau explicatif situé à proximité, l'équivalent de nos perrons wallons, symboles des privilèges et libertés accordées par le souverain ou le pouvoir suzerain aux bourgeois d'une cité en plein développement et avide d'émancipation. Un chien fait la sieste sur le seuil d'une maison. J'en ferais bien de même si la perspective d'arriver tôt à Fromista ne m'attirait irrésistiblement. Repartons donc, puisque le chemin appelle.

De Castrojeriz à Fromista (2/2)
De Castrojeriz à Fromista (2/2)De Castrojeriz à Fromista (2/2)

A la sortie du village, je crois avoir la berlue. Là, tout à côté de la route, perchés sur un fil électrique, ces oiseaux multicolores... des guêpiers d'Europe ! C'est la première fois que je peux les admirer ailleurs que dans un livre ! Sans doute parmi les plus beaux et les plus colorés des oiseaux du continent. J'avais découvert avec émerveillement leurs grands frères aux Philippines, passant des heures à les regarder chasser et retourner avec une constance remarquable sur leur perchoir favori, dégustant toutes sortes d'insectes imprudents. Encore un cadeau du chemin. Ma besace sera-t-elle pleine un jour ?

De Castrojeriz à Fromista (2/2)

Le camino rejoint bientôt le canal de Castille qu'il va suivre jusqu'à Fromista. Dans un pré, en contrebas, un troupeau de moutons broute paisiblement tandis que leur berger dort profondément, étendu à côté de son chien comme un bienheureux, en plein soleil. La vie a décidément ses bons côtés.

De Castrojeriz à Fromista (2/2)
De Castrojeriz à Fromista (2/2)De Castrojeriz à Fromista (2/2)

Encore une longue ligne droite et nous voilà aux écluses qui marquent l'arrivée à l'étape de Fromista. Au centre du village, la célèbre église trône au milieu d'une vaste place, trop blanche pour être honnête. Je laisse la visite pour l'après-midi et me précipite vers le refuge qui ouvre ses portes sur une petite cour intérieure. J'y retrouve mes retraités français, Jan le danois et quelques autres. Une longue après-midi de farniente s'annonce. Jan choisit de faire bronzette sur un banc de la place centrale. Je préfère l'ombre de la cour du refuge. Une chatte y transporte précautionneusement ses petits, suspendus tour à tour à sa gueule et pendant, avec abandon, les pattes dans le vide.

 

Deux fois de suite, je fais le tour de l'église, mitraillant à la chaîne les chapiteaux extérieurs et les modillons innombrables qui ornent l'édifice. Il paraît qu'une restauration légèrement puritaine aurait supprimé quelques sculptures par trop explicites. Preuve, s'il en est, que ce n'était pas le moyen-âge qui avait froid aux yeux, mais bien un 19ème siècle bourgeois, bon héritier des lumières et du jansénisme, si ces références ont une signification en Espagne. Quant à l'intérieur de l'édifice, il me laisse un sentiment mitigé. Ses proportions sont harmonieuses et sans défaut. D'une blancheur et d'une beauté éclatante. Il est tout simplement parfait. Trop parfait. Cette église est tellement belle... et tellement vide. On dirait qu'on en a retiré l'âme et que, s'il y a de nombreuses personnes pour la visiter, il n'y en a plus guère pour l'habiter. A fortiori pour y prier et y faire vivre l'intériorité romane dont il ne reste plus qu'un squelette, une enveloppe extérieure dont la chair aurait disparu. Beaucoup de photos à prendre donc, mais peu de recueillement et encore moins de présence. Suis-je trop dur dans mon jugement ? S'il est vrai que la beauté n'est pas dans la perfection mais dans le petit défaut qui rompt la symétrie et qui, loin de dénaturer l'ensemble, ne fait qu'en mettre en valeur le relief, alors Fromista-la-Belle ira rejoindre Burgos-la-Magnifique dans mes souvenirs de ces lieux trop beaux pour être vrais. Trop parfaits pour être vivants...

De Castrojeriz à Fromista (2/2)
De Castrojeriz à Fromista (2/2)De Castrojeriz à Fromista (2/2)
De Castrojeriz à Fromista (2/2)

Début de soirée, des éclats de voix viennent de la chambre voisine de la mienne. Guy règle ses compte avec Jean-Luc. Ou plutôt le sermonne comme on sermonnerait un enfant, avec, dans la voix, toute l'exaspération de ces deux mois de voisinage forcé. Il fait la liste des conditions pour que l'aventure puisse continuer. Je ne peux m'empêcher de le plaindre et, en même temps, d'être sceptique. Jean-Luc ne va pas changer en une nuit. Sans doute va-t-il faire le gros dos, attendre que colère se passe, et compter sur le retour de la bonté naturelle de Guy pour persévérer jusqu'à Santiago. Nous verrons bien. Le salut peut toujours surgir, inattendu, et prendre des voies qui n'appartiennent qu'à lui !

 

Ce soir, nous nous retrouvons tous dans l'église paroissiale de San Pedro pour un concert gratuit offert aux pèlerins de Saint-Jacques par une association veillant à la promotion culturelle du camino. Un guitariste et une soprano mexicains vont nous régaler pendant plus d'une heure. Parenthèse musicale bienheureuse pour nous remettre de nos émotions du jour. Jens, un pèlerin allemand qui marche avec son père, mais sans sa femme, est littéralement subjugué par la cantatrice et l'applaudit à tout rompre après chaque morceau. Son enthousiasme est attendrissant et en fait sourire plus d'un. Il semble bien connaître Jan. Peut-être nos routes se croiseront-elles encore ? Le chemin seul le sait !

 

 

De Castrojeriz à Fromista (2/2)
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