23 mai 2014 5 23 /05 /mai /2014 20:20

Lorsque je quitte Castrojeriz, la vallée au flanc de laquelle le village s'est construit baigne encore dans l'ombre. Le sommet des collines commence à peine à tutoyer le soleil. Le chemin file droit à travers la plaine, avant d'escalader une pente raide qui mène à un col. Il emprunte un ancien pont romain fait de grosses pierres massives mais ajustées au cordeau. Il ne traverse plus que des champs, la rivière est ailleurs et l'ouvrage qui la franchit n'a que son béton à offrir au voyageur. Les rives du cours d'eau, par contre, sont un véritable oasis : saules, roselières, marécages, prairies inondées, la nature s'en donne à cœur joie. Les anciens avait bien raison de faire de l'eau le principe et l'origine de toute vie.

De Castrojeriz à Fromista (1/2)
De Castrojeriz à Fromista (1/2)De Castrojeriz à Fromista (1/2)

A mesure que je grimpe vers le col, le soleil envahit peu à peu la vallée. Le jour s'étend comme une marée montante qui franchirait, rangée d'arbres après rangée d'arbres, champ après champ, tout l'espace du monde pour venir me rejoindre à mi-pente. Lumière paisible de l'aube. Louange de la terre à la clarté de l'aurore. Magie de ces premiers instants qui baignent encore dans la fraîcheur avant que le soleil ne brûle tout de ses rayons implacables.

De Castrojeriz à Fromista (1/2)De Castrojeriz à Fromista (1/2)

Du sommet, l'infini du paysage s'offre au regard qui ne saurait où se fixer si la trace de la route à suivre ne lui servait de guide jusqu'à l'horizon. Au loin, sur une meseta voisine, une forêt d'éoliennes semble plantée là, au petit bonheur la chance, dans un désordre et une anarchie soigneusement calculée. Une fois de plus, lorsque j'entame la descente, me saisit ce sentiment si particulier de marcher dans l'immensité, d'embrasser le monde de mes bras grands ouverts, d'y boire avec délice, comme on se désaltérerait à une source inépuisable. Instants bénis, jubilation heureuse, cadeau de ce matin au pèlerin émerveillé, encore et encore ! Le chemin dans ce qu'il a de meilleur à partager.

De Castrojeriz à Fromista (1/2)
De Castrojeriz à Fromista (1/2)

Quelques kilomètres plus loin, la fuente del píojo m'attend pour une pause bienvenue. Les autorités espagnoles l'ont tellement bien équipée avec son muret de pierres flambant neuf, son bassin rectangulaire et ses trois arbres pour donner un semblant d'ombre, que le lieu en perd tout son charme. Trop exigeant, le pèlerin ?

 

De la fontaine, le chemin descend vers le rio Pisuerga, la frontière géographique entre la Castille et le Lèon. Juste avant le pont, sur la gauche, une ancienne chapelle a été transformée en refuge par une association italienne. Ici aussi, l'atmosphère promet un accueil différent... pour une autre fois. Je vois Guy et Marité qui quittent le refuge pour franchir le pont juste avant que je n'y arrive. Je les rattraperai plus tard, sans doute. Ce n'est pas une course et les rythmes varient non seulement d'un pèlerin à l'autre, mais aussi d'un moment à l'autre de la journée.

 

J'entre comme un voleur dans le refuge pour admirer l'intérieur de l'ancienne chapelle. Dans ce qui fut le chœur, une belle abside romane, une icône semble rayonner de tous ses ors dans la lumière du matin. Une statue moderne de Saint-Jacques trône dans un coin. Trois petits cailloux ont été déposés sur son socle et un bâton de marche s'y appuie nonchalamment. Les restes du petit-déjeuner sont encore sur la table, mais il n'y a personne. Les pèlerins ont levé le camp depuis longtemps et les hospitaliers doivent se reposer ou faire leur toilette, tranquillement, à l'écart, enfin rendus à la solitude du lieu. Je rempli ma gourde, grignote un morceau de pain abandonné et repars aussitôt, avec une envie renouvelée de contemplation et d'intériorité.

De Castrojeriz à Fromista (1/2)
De Castrojeriz à Fromista (1/2)

Ce désir trouve rapidement de quoi s'accomplir, du moins pour la contemplation, aux abords du ponte Fitero, magnifique pont roman qui enjambe le Pisuerga. La rivière évoque la Loire par son caractère paisible et l'aspect sauvage de ses berges, mais en plus humble. Des peupliers plantés géométriquement dans un champ voisin donnent un air ordonné aux rives qui, partout ailleurs, prennent l'apparence d'un joyeux fouillis de hautes herbes, de roseaux et d'arbres enchevêtrés. Un milan noir patrouille à moyenne altitude à la recherche d'une proie. Tout ceci m'appartient suggère la majesté de son vol. Je quitte le pont pour tenter une approche des berges, mais renonce rapidement. Je ne pourrai pas plonger la main dans l'eau du fleuve. Une fois encore, c'est le roman d'Herman Hesse, Siddartha, qui me revient en mémoire. J'aimerais, à mon tour, entendre ce que murmure le fleuve, cette sagesse mystérieuse que les eaux, indifférentes aux passions humaines, révèlent aux oreilles du héros devenu simple passeur au bord d'une rivière analogue à celle-ci. Non que l'eau murmure quoi que ce soit en réalité, bien sûr, mais son mouvement, tranquille et régulier, évoque bien des choses à celui qui prend le temps de demeurer à ses côtés. Voilà pour la contemplation. L'intériorité sera pour plus tard.

De Castrojeriz à Fromista (1/2)
De Castrojeriz à Fromista (1/2)De Castrojeriz à Fromista (1/2)

De l'autre côté du pont, une ermita typique laisse apercevoir sa solitude délaissée. Combien je regrette que ces lieux entrevus soient toujours fermés, inaccessibles et, pour la plupart sans doute, désertés depuis longtemps. Un lieu, aussi beau soit-il, s'il n'est pas habité, reste vide et inexpressif. Un bel exemple nous en sera encore donné, cet après-midi, à Fromista.

De Castrojeriz à Fromista (1/2)
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