3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 11:05

En quittant Navarrete, nous passons devant le portail roman du cimetière qui est tout ce qui reste de l'hôpital pour pèlerins. Il a été démonté et reconstruit ici par un maçon du village. Avec Tri qui ne rêve que de galoper, j'ai à peine le temps de le prendre en photo et nous continuons notre route. Celle-ci traverse les grandes étendues de La Rioja, mélange harmonieux de vignobles, de champs de blé et de friches en broussailles. Dans l'habituel défilé de pèlerins, les têtes connues et quelques autres dont nous faisons la connaissance. Les retraités français, bien sûr, Jan le danois au parapluie et un couple de finlandais que je reverrai épisodiquement, jusqu'à l'aéroport de Santiago !

De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra
De Navarrete à Azofra

Alors que la route commence à s'élever, des empilements de pierres, sortes de mini-cairns faits de cailloux superposés, peuplent les flancs du chemin. Le petit peuple des gnomes et des trolls aurait-il élu domicile ici ? A moins qu'il ne s'agisse encore d'une coutume inventée par les pèlerins modernes, toujours prompts à édifier des tas de cailloux un peu partout au fil du camino. Étonnant comme le besoin de symboles et de rites continue de s'exprimer et de se réinventer, malgré la supposée rationalité scientifique de notre monde contemporain.

 

Traversée d'un petit village aux maisons ornées de balconnets aux balustrades en fer forgé. Le contraste entre la richesse des campagnes couvertes de vignobles et la pauvreté apparente des villages ne laisse pas de m'étonner. Où se cache donc le fruit de la vigne ? Les espagnols investiraient-ils ailleurs que dans leur maison familiale ? A moins que, comme souvent, la richesse n'appartienne pas à ceux qui la produisent... L'Espagne serait-elle un pays de métayers et d'ouvriers agricoles exploités par quelques grands propriétaires terriens ?

 

De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra

A l'entrée de Najera, j'aperçois un homme bricolant sur le seuil de son appentis de jardin, sa cane suspendue à un clou du mur. Quelques gouttes de pluie nous accueillent ainsi que des hordes de cigognes dont les nids couvrent les falaises rouges qui dominent la ville. Najera se blottit au fond d'un canyon, le long d'une rivière aux flots impétueux où les cigognes doivent trouver en abondance les batraciens et grenouilles dont elles raffolent.

De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra

Une église à l'apparence quelconque s'annonce comme un panthéon royal. Après une petite hésitation, nous décidons de faire le détour pour une brève pause culturelle. Ignorant que nous sommes ! Le monasterio de Santa Maria la real, son cloître baroque, ses sarcophages romans, ses stalles gothiques et sa Virgen de la Cueva est une nouvelle merveille du chemin. Encore une ! Les miséricordes des stalles sont sculptées d'autant de personnages différents, tantôt sérieux, tantôt grotesques. Les scènes bibliques du sarcophage calcaire de Blanche de Castille sont d'une richesse et d'une finesse inouïes. Mais le plus émouvant est cette Vierge de la grotte. Sa délicatesse et la douceur de ses traits sont rehaussées par la couleur rouge des rochers qui l'abritent. Pour une fois, d'être accompagné dans cette visite ne me gêne pas. Tri et moi consonons dans une même admiration et c'est avec le sourire que nous quittons cette église et la ville pour nous élever dans les gorges avoisinantes.

 

En discutant à bâtons rompus, une chose nous apparaît soudain avec force. Chaque jour nous a réservé son moment d'admiration : croix de Villamayor, église de Torres del Rio, chant à la noce de Navarrete et maintenant Najera et son monastère royal. Autant d'émerveillements inattendus qui se produisent avec une régularité de métronome. On dirait une variante culturelle du moment de grâce qui m'accompagne depuis ce début de pèlerinage.

De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra
De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra

Le chemin grimpe parmi les rochers rouges dans un décor de western et de grand canyon. Mais c'est sur un plateau planté de vignobles, et non sur un désert, qu'il débouche bientôt. Au-dessus de nous planent alternativement des cigognes et des vautours fauves, grands oiseaux majestueux qui s'accordent bien avec l'immensité des paysages. Comment ne pas me répéter ? L'Espagne est un pays ouvert, à l'horizon immense, aux couleurs chaudes où le jaune et l'ocre dominent, parsemé de verts et de bruns pastels. Un seul regret : ne pouvoir communiquer davantage avec les habitants. Mon espagnol inexistant ne me le permet pas et l'afflux des pèlerins n'encourage guère le dialogue non plus. La perfection n'est pas de ce monde.

De Navarrete à Azofra
De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra

Parlant de perfection, le refuge d'Azofra où nous arrivons rapidement s'en approche de très près. Des petites chambres alcôves de deux lits permettent une intimité inusitée jusque là. La cour intérieur, avec son petit jet d'eau encourage au farniente, si besoin était. Jean-Claude, le pèlerin réunionnais qui s'est joint à Guy et Marité en profite pour venir me parler en privé pendant la sieste de l'après-midi. Son discours est plutôt déroutant et me laisse une impression de malaise. Il me rappelle un vieillard africain rencontré en Côte d'Ivoire dont les propos, de cohérents au départ, finissaient toujours par s'achever dans un salmigondis mystico-ésotérique dans lequel une chatte n'aurait pas reconnu ses petits. Je l'écoute aussi patiemment que possible en plaignant secrètement Marité et surtout Guy qui le supportent et l'accompagnent depuis le début de leur pèlerinage. Depuis le temps que nous cheminons ensemble, je sens venir le moment où la rupture deviendra inévitable. Mais ce moment n'est pas encore là.

 

En début de soirée, je célèbre une messe avec Tri et le groupe francophone, tous rassemblés dans une des alcôves qui nous servent de chambre. La célébration est simple et recueillie. Ce n'est pas le lieu de longs sermons ni de grandes considérations théologiques, mais d'un partage où chacun peut apporter son quotidien et ce qu'il vit au fil de ces jours de marche. "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom..." a dit quelqu'un. C'est dans ces moments de partage, en effet, que sa présence discrète se dévoile plus explicitement. L'Esprit souffle où il veut !

 

D'une liturgie à l'autre, la soirée s'achèvera par un match de coupe du monde dans le petit restaurant où nous soupons. Il est colonisé par un groupe de supporters pèlerins allemands on ne peut plus enthousiastes. Je me sens complètement déconnecté de l'enjeu sportif, mais pas de la joie qui se vit et se partage ce soir. La Mainschaft, faut-il le dire, l'emportera haut la main...

De Navarrete à AzofraDe Navarrete à Azofra
Partager cet article
Repost0

commentaires