27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 11:56

Je quitte avec plaisir, presque soulagement, l'hôtel où j'ai passé la nuit. Burgos baigne dans la douceur du soleil levant. La plazza mayor est encore dans l'ombre alors que la cathédrale resplendit déjà en pleine lumière. La sortie de la ville n'a rien de comparable avec le calvaire pour y entrer. Très vite, le chemin se retrouve dans une campagne désertique, traversée par de grands axes routiers. Passage sous le viaduc de l'autoroute qui mène à Santiago puis traversée du rio Arlanzon et arrivée au village de Tardajos. Une église massive m'accueille en sa fraîcheur. Dehors, trois pèlerines scandinaves prennent le soleil sur un banc en s'enduisant de crème solaire. A chacun ses priorités. Deux femmes du village devisent sur le seuil de leur porte. La chaleur du jour n'a pas encore pris sa vitesse de croisière, mais le monde semble déjà tourner au ralenti. Il fera chaud aujourd’hui, c'est sûr !

De Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del Camino
De Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del Camino
De Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del Camino

Le route quitte le village à travers champs et passe sous une colline en forme de mesa mexicaine. Serait-ce la fameuse Meseta qui approche ? Je me demande à quoi elle ressemblera. On dit que certains l'aiment tant qu'ils ralentissent le pas pour y rester davantage. Et que d'autres au contraire mettent l'accélérateur pour fuir une immensité ressentie comme déprimante. Faudra-t-il l'affronter comme un ennemi redoutable, comme un obstacle qui se dresserait entre Compostelle et moi ? Ou pourra-t-elle se recevoir comme une longue contemplation ouvrant sur l'infini ? La traversée champenoise m'a donné un avant-goût de ce que la Meseta pourrait être. Mais une expérience n'est pas l'autre. Reste une curiosité certaine car j'attends avec impatience de pénétrer dans cet espace unique aux résonances si diverses.

 

Pour l'heure, c'est un autre village, Rabe de las Calzadas, qui m'ouvre les portes de son église. Le trio scandinave se précipite cette fois vers un distributeur automatique de boisson. Nous n'avons décidément pas les mêmes valeurs... De fières armoiries ornent les murs de certaines maisons tandis qu'une magnifique fontaine trône au centre de la place du village. De hauts murs de pierres sèches laissent deviner l'exubérance des jardins potagers qu'ils protègent. Mais leurs portes en bois restent obstinément closes sur leurs trésors.

De Burgos à Hornillos del Camino
De Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del Camino
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Au moins trois générations de balisage indiquent la suite du chemin qui monte vers les collines entourant le village. Pas de doute, c'est la Meseta qui s'annonce. La route s'élève progressivement à travers les cultures en longues ondulations nonchalantes. Les coquelicots et les chardons en fleurs colonisent les bords de la route. A intervalles réguliers, se dressent des monticules de pierres accumulées par des générations d'agriculteurs nettoyant leurs champs de ces obstacles à leurs charrues. Les arbres ont disparu. Le paysage hésite entre désert et plateau fertile. Soudain, un petit îlot de végétation luxuriante surgit un peu à l'écart, en contrebas du chemin. C'est la Fuente de Praotorre, source bienvenue au milieu de l’étendue brûlée par le soleil. De bonnes âmes ont rempli des bouteilles en plastique à l'eau de la source. J'en goûte quelques gorgées pour le plaisir. Mes gourdes sont encore pleines et l'étape d'aujourd'hui sera courte. Je prends mes aises et profite de la fraîcheur de l'ombre et de l'eau, étendu sur un banc de bois. Le bonheur ! De nombreux pèlerins passent au large sans s'arrêter. J'avoue ne pas les comprendre. Une source en ce désert est une merveille qui vaut bien qu'on s'y arrête, sinon pour en boire, au moins pour en goûter la sérénité. Manifestement, la plupart de mes collègues ne partagent pas cet avis. Grand bien leur fasse. Le chant du tarier pâtre et celui de l'alouette qui ont élu domicile en ces lieux ombragés resteront donc mon privilège.

De Burgos à Hornillos del Camino
De Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del Camino

Le chemin repart à l'assaut du plateau. Les couleurs sont magnifiques. Le vert profond des cultures forme la couche fondamentale. S'y détachent le blanc des pierres calcaires et les tons vifs de jaunes, de rouges, de bleus, de blancs, des fleurs de toutes sortes qui jalonnent les talus de part et d'autre de la route. Marcher ici est un pur ravissement, un régal pour les yeux, une jubilation de tous les sens. Une école de contemplation. Au sommet du plateau, le regard découvre une vaste plaine qui s'étend largement jusqu'au plateau suivant. Une ligne d'arbres marque la rivière qui folâtre au loin et l'on devine la tache ocre d'un village, tout là-bas, qui nous attend.

 

Encore quelques pas et je reconnais Jan, le pèlerin danois, assis sur le bord du chemin. Il a l'air mal en point. Mal au pied, peut-être une petite foulure, mais aussi fatigue et coup de chaleur. Il me dit avoir ralenti le plus possible mais ça n'a pas suffi. Il a dû s'arrêter. A l'ombre de son légendaire parapluie, il prend du repos en attendant que le mauvais moment passe. J'admire son flegme. Il a assez d'eau et de nourriture avec lui. Il ne veut pas que je m'attarde davantage. Je le salue en espérant que tout ira bien et reprend le chemin. Lui qui paraissait si solide, pour ainsi dire indestructible. Voilà qui vient tempérer quelque peu l'exaltation que le paysage grandiose avait fait naître en moi. Rien n'est jamais acquis.

De Burgos à Hornillos del CaminoDe Burgos à Hornillos del Camino
De Burgos à Hornillos del Camino

La descente vers Hornillos del Camino est une longue glissade tout en douceur. Un plaisir. Passé la petite rivière, le village ouvre son unique ruelle autour de laquelle se blottissent des maisons écrasées de soleil et qui peinent à fournir un peu d'ombre aux minuscules trottoirs qui la borde. Des pèlerins sont assis, ou plutôt affalés, sur le banc devant la tienda ou directement à même le sol. Je reconnais de jeunes allemands rencontrés précédemment à Cizur Menor, une éternité ! Le pasteur anglican aère généreusement ses chaussettes au dessus de la rigole. A la guerre comme à la guerre. Aucun ne fera étape ici, c'est un peu trop tôt dans la journée à leur yeux. Pour ma part, je me réjouis de la longue après-midi de farniente qui s'annonce. Le refuge, flambant neuf et cinq étoiles, vient de s'ouvrir. Il est quatorze heure. Je suis le premier à me présenter. Une délicieuse hospitalière donne ses consignes tout en éclats de rire. Le soleil n'est pas qu'à l'extérieur !

 

Douche, repas, lessive. Puis exploration du village. Je me dirige vers la rivière. Peu avant le pont, deux vieillards s'escriment sans succès à extirper des mauvaises herbes le long de la rigole. En deux minutes, j'achève leur travail. Pas de mots échangés, et pour cause, mais un large sourire de part et d'autre. Un petit sentier longe la rivière. Beaucoup d'insectes, de papillons et de magnifiques bergeronnettes des ruisseaux au ventre jaune vif qui s'agitent dans les frondaisons. La chaleur est intense, malgré l'ombre des arbuste et la proximité de l'eau. L'église du village se détache au loin, comme un phare dans la campagne déserte. Je rebrousse chemin. En remontant l'unique rue du village, je remarque un ancien sarcophage qui sert de linteau à une porte. D'autres sont surmontés de divers symboles religieux. A nouveaux, des murets de pierres dissimulent des jardins potagers magnifiquement entretenus et qui doivent produire leur pesant de légumes de toutes sortes. Sur les branches hautes d'un buisson, un magnifique chardonneret élégant domine la situation. Chardonneret élégant, quel pléonasme ! Et quelle beauté !

De Burgos à Hornillos del Camino
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De Burgos à Hornillos del Camino
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De retour au refuge, je suis surpris par mon premier pèlerin vraiment désagréable. Un allemand, agacé par une obscure question de lit, exprime son mécontentement de façon tellement bruyante et avec une telle vulgarité que tout le monde se demande d'où sort ce malotru. Viendrait-il seulement de débarquer de sa Germanie Supérieure pour commencer son pèlerinage à Burgos ? Fermons les écoutilles et laissons pisser le mérinos...

 

Le soir, retrouvailles avec les retraités français, en pleine forme. Nous partageons une superbe omelette aux lardons. Des lardons achetés ensemble à Puente la Reina et retrouvé au fond de mon sac. La date de péremption n'étant pas encore passée, nous risquons le coup et c'est plutôt réussi. Par contre, pas trace de Jan au refuge. Vu son état tout à l'heure, je m'inquiète un peu pour lui. Aura-t-il repris du poil de la bête et continué plus loin ? C'est tout ce que je peux espérer de mieux pour lui.

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