7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 11:09

Cette journée sera toute entière sous le signe de la grisaille. De lourds nuages bas laissent présager le déluge qui, pourtant, ne viendra pas. Malgré le gris du ciel, les paysages nous offrent ce que l'Espagne fait de mieux. Immensité des horizons et de l'espace, chemin qui s'étire à perte de vue et, une fois n'est pas coutume, une multitude de nuances de verts, depuis celui des vignes, en passant par celui des chênaies et des champs de blés dont les grains commencent à peine à mûrir. Le tout agrémenté du rouge vif des coquelicots en fleur. Une merveille.

De Azofra à Grañon (1/2)De Azofra à Grañon (1/2)
De Azofra à Grañon (1/2)

 Au milieu de la matinée, le chemin traverse une ville fantôme. Un lotissement de maisons flambant neuves la plupart inoccupées, à de très rares exceptions près. Le tout donne une impression de surréalisme et de malaise. Pourquoi construire une cité ainsi au milieu de nulle part ? Pour quels habitants ? La crise immobilière ne s'est pas encore déclarée, nous sommes en 2010, mais ce que nous traversons ce matin en est un signe avant coureur. Une pure absurdité spéculative, j'imagine. Que nous nous empressons de fuir au plus vite.

 

Le chemin continue de s'étirer à l'infini au milieu de champs parsemés de coquelicots. Pour peu, on croirait se promèner dans un tableau de Monet. Alors que nous discutons tout en marchant, Tri me demande soudain : "Mais pourquoi est-ce qu'ils n'enlèvent pas tous ces coquelicots. Ça doit faire baisser le rendement des cultures..." J'en reste bouche bée. Moi qui ne voyait là que beauté et harmonie, voilà que mon compagnon me révèle son regard utilitaire et productiviste. Je tente un audacieux : "parce que ça fait joli..." qui ne le convainc guère. Nous en resterons là.  

De Azofra à Grañon (1/2)De Azofra à Grañon (1/2)

Le danois au parapluie nous sert de lièvre depuis un certain temps. Nous le rattrapons au sommet de l'alto de de Matacon, peu avant de plonger sur Santo Domingo de la Calzada. La vieille ville est entourée d'une zone industrielle et résidentielle que nous traversons d'un pas allègre. C'est ici que Tri va me quitter pour rentrer aux États-Unis. Non sans avoir visité ensemble la cathédrale et le musée attenant. Nous nous séparons sur "un abrazo" fraternel. Avec un pincement au cœur. Il est toujours difficile d'expliquer à ceux qui ne les partagent pas la familiarité et la proximité que crée le fait d'appartenir à la même fraternité, celle de la Compagnie de Jésus. Nous ne partageons pas seulement une sorte de culture et des références communes, ou encore une formation analogue. C'est une même vocation et un même essentiel qui nous animent et nous rapprochent, par delà toutes les différences de personnalités et de caractères. Que nos routes se recroisent ou pas, peu importe. Nous aurons, une fois de plus, vécu et expérimenté ce qui nous réunit. Il reprend le bus pour Burgos puis Madrid où l'avion l'attend pour la Californie. Quant à moi, je continue mon chemin de pèlerinage.

De Azofra à Grañon (1/2)
De Azofra à Grañon (1/2)De Azofra à Grañon (1/2)
De Azofra à Grañon (1/2)

Outre cette proximité partagée, ces quelques jours passés ensemble m'ont fait comprendre la différence qu'il y a à marcher seul ou accompagné. Seul, il n'est pas d'autre choix que de s'ouvrir à la rencontre et de chercher le contact. Le chemin se peuple de relations qui se construisent au fil des jours. Accompagné, le pèlerin n'a plus autant besoin d'entrer en relation. Il a son (ou sa ou ses) compagnon avec qui partager autant qu'il le veut ses impressions, ses plaintes et toutes les idées que fait surgir le chemin. Les autres, de même, ne nous voient plus individuellement mais comme "les deux jésuites", tout comme moi, d'ailleurs, je ne cesse de parler "des retraités français", sans les séparer selon leurs individualités qui sont pourtant patentes. Ainsi vont les relations humaines. J'étais heureux de retrouver Tri et de cheminer avec lui ces quelques jours. Je suis presqu'aussi heureux de le voir repartir. Non parce que nous ne sommes pas entendus, au contraire ! Mais parce que j'ai le sentiment que mon pèlerinage a subi une parenthèse et qu'il va m'être rendu dès lors que je retrouverai ma solitude.

De Azofra à Grañon (1/2)De Azofra à Grañon (1/2)
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commentaires

alain 30/12/2015 15:10

"Outre cette proximité partagée, ces quelques jours passés ensemble m'ont fait comprendre la différence qu'il y a à marcher seul ou accompagné. Seul, il n'est pas d'autre choix que de s'ouvrir à la rencontre et de chercher le contact. Le chemin se peuple de relations qui se construisent au fil des jours. Accompagné, le pèlerin n'a plus autant besoin d'entrer en relation. Il a son (ou sa ou ses) compagnon avec qui partager autant qu'il le veut ses impressions, ses plaintes et toutes les idées que fait surgir le chemin. Les autres, de même, ne nous voient plus individuellement mais comme "les deux jésuites", tout comme moi, d'ailleurs, je ne cesse de parler "des retraités français", sans les séparer selon leurs individualités qui sont pourtant patentes." : tout à fait vrai !