28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 15:52

Lorsqu'on se met en route, un des premiers sentiments qui surgit est celui d'une liberté intense. Une grande bouffée de bonheur vous saisit. Être en chemin ouvre l'être et agrandit l'horizon. Non pas comme le résultat d'un effort - nous ne produisons pas cette liberté - mais comme quelque chose qui se reçoit, dès les premiers kilomètres. Partir, c'est larguer les amarres, c'est tourner le dos à une routine, à des habitudes, à une situation. Même si ce n'est que pour quelques jours. La route s'ouvre devant, toujours différente, toujours nouvelle. Pourtant, cette route à suivre est balisée, encadrée, et son but est connu d'avance. Ce n'est pas une errance. C'est un chemin que bien d'autres ont parcouru avant nous. Quelle liberté y a-t-il là-dedans ? N'est-on pas sur des rails ?

 

Bien sûr, il y a la liberté, élémentaire, de marcher à son rythme, de s'arrêter et de repartir à son gré et même de dormir où l'on veut si l'on a, comme je l'avais, le nécessaire pour bivouaquer en toute quiétude. Cette liberté élémentaire s'accompagne des multiples choix quotidiens que le chemin appelle à résoudre. S'arrêter ici ou là, réserver un hébergement ou pas, faire des courses, prendre le temps ou passer outre...

 

Mais le sentiment de liberté vient de plus loin, de plus profond. En route, l'existence découvre qu'elle n'a plus à se poser de questions sur elle-même : elle ne doit plus se justifier, elle ne doit plus se gagner. Les nécessités se réduisent à l'élémentaire : boire, manger, dormir, avancer. Pas de réunions à préparer, pas de projets à porter, pas de doléances à supporter, pas de pressions à endurer, pas de cancans à écouter... Le souci qui empoisonne en général l'existence disparaît, purement et simplement. Il n'y a rien d'autre à faire qu'à marcher, à mettre un pied devant l'autre, encore et encore ! Le poids qui pèse si souvent aux épaules relâche son étreinte. L'existence se sent légère, et donc, libre. Elle se simplifie.

 

Au départ pourtant, l'habitude que l'on a de vivre dans le souci ne se laisse pas oublier si facilement. Le souci change simplement d'objet. Où vais-je dormir ce soir ? Va-t-il pleuvoir ? Il me faudrait de l'eau ! Qu'est-ce qui me reste à manger ? N'ai-je pas perdu le chemin ? L'esprit, libéré de ses tracas habituels, commence par s'en inventer d'autres. Comme s'il ne pouvait se passer d'inquiétude.

 

Mais les tracas donnés par le chemin ont ceci de particulier qu'ils ne durent jamais longtemps et finissent par dévoiler, plus facilement que ceux de la vie quotidienne, leur vacuité. Dormir ? Il se trouvera toujours un coin de bois ou de prairie pour recevoir mon sac ! Le temps ? Pourquoi s'en inquiéter ? De toute façon, il sera ce qu'il sera et ne m'empêchera pas d'avancer. L'eau ? Au prochain cimetière, il y aura un robinet, si par hasard aucune maison ne s'ouvrait pour me ravitailler... L'esprit réalise bientôt qu'il n'a plus rien dont il devrait se soucier. Chaque jour qui passe le libère davantage jusqu'à ce qu'il se trouve, enfin, dans une sorte d'évidence et de naturalité où les choses vont de soi, où la vie va de soi. N'a rien d'autre à faire qu'à vivre et profiter : d'elle-même et de tout ce qui s'offre à elle.

 

Pas étonnant qu'y ayant goûté, certains en deviennent accro et repartent, encore et encore, sur le chemin. On ne se lasse pas de cette liberté !

La liberté en chemin

Lorsque ce travail de soulagement commence à produire ses effets, vient parfois le moment de la réminiscence. Parce que l'esprit n'est plus dans l'urgence de ses soucis habituels, il se souvient. Il se rappelle ce qui lui pèse d'habitude, parfois consciemment, parfois inconsciemment. La vie professionnelle et son cortège de frustrations ou d'énervements, la vie familiale, affective, personnelle. Des choses remontent à la surface. L'esprit se rejoue sans cesse telle relation, telle situation, telle séquence d'événements. Beaucoup partent sur le chemin avec une question, un poids, un caillou qui pèse dans la besace ou blesse au talon. C'est là que le chemin peut opérer son œuvre. Le plus souvent, il ne résout pas les problèmes. Il ne répond pas aux questions. Il déplace les choses. Imperceptiblement, mais sûrement. La question qui obsédait se relativise, reçoit un autre éclairage, cesse d'occuper tout l'horizon, perd de son omniprésence. D'autres choses peuvent resurgir, qui étaient là, mais obturées par ce qui occupait toute la place. Un nouveau départ est possible, qui se dessine au fil des pas.

 

Ne suis-je pas en train d'idéaliser le chemin, de reconstruire un mythe qu'il faudrait réaliser pour réussir sa route ? Je ne crois pas. Plus j'y réfléchis, plus il me semble que c'est bien cette vie sans souci, mais non sans contraintes, cette vie qui coule de source, naturelle, évidente, dont j'ai fait l'expérience. Une vie libre, au sens premier et fort du terme. Libre de toute justification, de tout pourquoi dont elle devrait rendre compte. Une vie qui ne doit plus se gagner, mais qui se reçoit, en toute simplicité.

 

Bien sûr, gardons-nous d'être dupe. Cette vie du chemin est nécessairement une parenthèse dans la vie soucieuse et laborieuse de nos jours. Il a fallu, en fait, gagner la possibilité de libérer ce temps nécessaire au pèlerinage avant de partir.

 

La question, dès lors, rebondit : cette vie du camino n'est-elle qu'une illusion, une vie artificielle, irréelle car oublieuse de tout ce qui la précède et la rend possible, ces années de travail et cet argent gagné qui permettent de s'offrir ces semaines « pour rien » ? Ou bien est-elle au contraire la seule vie réelle, la vie telle qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être ? La vie authentique dont le défi serait alors de se retrouver autant que possible dans l'autre, la vie habituelle de travail et de souci quotidien ? En ce sens, peut-être, le camino mériterait le qualificatif de ressourcement, dans son acception la plus forte : retrouver la source qui jaillit au cœur de toute existence et continue de l'irriguer en deçà de tout ce que le souci vient y déposer.

La liberté en chemin
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commentaires

Hazard Jean-pierre 29/03/2014 18:18

Merci Paul pour ce très beau texte.