17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 12:22

Traversée de Puente la Reina par la Calle Major au petit matin. Une fois encore, je suis parmi les derniers à quitter le refuge. Pourquoi partir si tôt ? Les grosses chaleurs ne sont pas encore au rendez-vous et le nombre des pèlerins n'est pas tel qu'il faudrait s'inquiéter pour une place au refuge suivant. Prenons la vie du bon côté, ne nous tracassons pas !

 

Hier, j'ai reçu un message de Tri Dinh, un confrère jésuite californien d'origine vietnamienne avec qui j'ai passé les six derniers mois aux Philippines. Nous sommes partis ensemble à la fin de ce séjour pour un petit tour des îles du centre et du sud de l'archipel : Bohol, Cebu, Mindanao et Camiguin. Parcours touristique s'il en est, à la fin duquel nous nous étions promis de nous retrouver sur le chemin de Saint-Jacques deux mois plus tard. Nous y voilà. Je lui ai donné rendez-vous aujourd'hui à Estella et nous marcherons quelques jours ensemble. Je me réjouis de retrouver ce compagnon et, en même temps, me demande comment il s'intégrera, débarquant si brusquement dans la vie pèlerine.

 

Voici le pont. Il est bien plus long que je ne l'imaginais. En dos d'âne, comme tous les ponts du Moyen-Âge. Mais si bien rénové qu'il lui manque un je ne sais quoi d'authentique. A trop vouloir bien faire, les restaurations enlèvent parfois ce parfum du passé auquel elles sont censées rendre leur lustre. L'émotion historique sera pour une prochaine fois. Passé sur l'autre rive, je me retourne pour photographier la chose. Un autre pèlerin me prend en photo, immortalisant mon passage ici. C'est la seconde fois seulement que je sacrifie à ce rite narcissique s'il en est : "Moi et...". Vézelay, Puente la Reina. La troisième sera pour le Monte del Gozo !

De Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à Estella

Le chemin longe d'abord la rivière avant de s'en éloigner par un crapuleux petit raidillon. Il commence à pleuvoir. C'est le moment de ressortir veste et sursac qui n'ont plus servi depuis belle lurette. Grand déballage pour retrouver le tout bien au fond du sac-à-dos. Le chemin a des allures de tranchée d'autoroute, tracé au bulldozer, avec des fossés d'écoulement taillés à la serpe de part et d'autre dans le rocher. Pour le romantisme, on repassera. Quand je parlais de restaurations trop belles pour être vraies, il faudrait plutôt parler maintenant de création ex nihilo ! Le pèlerin est soigné aux petits oignons, devinez pourquoi !

De Puente la Reina à Estella

Au sommet de la côte, le paysage se dégage et Cirauqui apparaît au loin. Village planté au sommet d'une colline entourée par une mer de vignobles, d'oliviers et de landes en jachère. Malgré le ciel gris et l'humidité ambiante, la perspective est d'une beauté saisissante. Ce que Puente la Reina m'avait refusé, Cirauqui, dont je n'avais jamais entendu parlé, me l'offre au centuple. La montée au sommet du village est rude, à travers de petites ruelles étroites et pentues. J'y rattrape un pèlerin japonais d'un certain âge qui marche à la vitesse d'un escargot enrhumé. Les bruissements du camino en parlent comme d'un journaliste rédigeant un guide et s'arrêtant à tous les refuges et autres cafés sur la route pour en coter l'accueil et la qualité. Pour l'instant, il a surtout l'air de ramer pour avancer. Heureusement, la montée, si elle est rude, n'est pas très longue. Le chemin passe sous le porche d'une maison où s'ouvre la porte du refuge municipal. Retrouvailles avec les pensionnés français qui font grise mine. Marité semble malade et se repose en attendant Guy qui a été lui chercher des médicaments. J'espère que ce n'est qu'une indisposition passagère. Ce serait trop bête que leur chemin s'arrête ici, après tous ces kilomètres parcourus depuis Le Puy.

 

Une intuition me fait faire demi-tour. J'ai l'impression que le fléchage du chemin évite le centre du village. Qu'à cela ne tienne, je me dirige vers l'église, en quête d'un lieu de calme et de repos, un peu à l'écart. L'église est fermée, bien sûr, mais son porche d'entrée est magnifique. De style mozarabe, polylobé, son apparence est un peu massive mais son ornementation d'une finesse étonnante. Un visage, entre autres, me fascine par sa légèreté et la beauté de ses traits. La pluie, ou plutôt le bruine, continue sans désemparer. Je rejoins le Camino à la sortie du village. Ses maisons, avec leurs murs blancs et leurs balcons garnis de fleurs, doivent resplendir lorsque le soleil donne.

De Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à Estella

Le chemin emprunte à présent une voie romaine. Souvenir de Turquie où j'avais également randonné sur des voies antiques à la suite de Saint Paul. Je me souviens de ce chemin, fait de dalles énormes posées à flanc de collines, remontant une magnifique vallée de calcaire blanc vers la cité d'Adada, émergeant comme un mausolée de marbre au milieu du maquis desséché par les vents d'Anatolie. Il y a une émotion particulière à marcher là-même où tant d'autres ont marché avant nous. Ceux qui ont placé ces pierres, une par une, à la main, pouvaient-ils se douter que, des centaines d'années après, on marcherait encore sur leur œuvre ? Avaient-ils conscience d'ailleurs d'accomplir une œuvre ? Construire une route n'est pas construire un temple, ni une cathédrale. Et pourtant. Parmi tous ceux qui étaient sans doute des esclaves, malgré la dureté de leur travail et de leurs conditions de vie, il y bien dû y en avoir quelques-uns qui ont perçu la beauté et la grandeur de ce qu'ils étaient en train de construire. Que restera-t-il de l'autoroute au-dessus de laquelle nous passons dans 1000 ans ? Pas sûr que le bitume résiste aussi bien au temps que les pierres sur lesquelles je marche aujourd'hui...

 

Le camino s'échappe dans la campagne avant de franchir le rio Salado, tristement célèbre, si l'on en croit Ameiry Picaud, pour ses écorcheurs de chevaux. Profitant de l'eau empoisonnée du rio, ils passaient les animaux mourant qui en auraient bu au fil de leur couteau. Pas de petits profits ! A Lorca, arrêt devant un petit estaminet où je me laisse entraîner par les retraités français. L'ambiance est bonne et c'est autour d'un café ou d'un thé que nous nous séchons tant bien que mal. La pluie n'a pas cessé de nous poursuivre ce matin.

De Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à Estella

L'arrivée à Estella semble vouloir nous offrir une version moderne de la légende du rio Salado. Une sorte d'usine chimique empeste en effet l'atmosphère et la rend littéralement délétère. Mais le pèlerin n'a pas d'autre choix que de pincer le nez et de continuer vaillamment la route. Celle-ci entre heureusement bientôt dans la ville de l'étoile en passant en contrebas des ruines d'un monastère flanqué de grandes sculptures romanes. Ce n'est qu'un apéritif.

De Puente la Reina à Estella

Devant le refuge, qui m'attend ? Tri, mon californien bien sûr ! Joie des retrouvailles et installation rapide dans un refuge magnifique. Nous échangeons les nouvelles des deux derniers mois. Il a pas mal bourlingué, mais n'a pu, hélas, se rendre comme il l'aurait voulu sur l'île de Sancian où saint François-Xavier est mort en vue de la Chine.

 

Nous déambulons dans les rues d'Estella, découvrant le palacio real aux fenêtres en arcade, décorées de chapiteaux romans d'une grande finesse. Juste en face, une façade ornée d'un motif précolombien forme contrepoint. Nous montons ensuite par un large escalier jusqu'à l'église de San Miguel. Les sculptures romanes du porche d'entrée sont de pures merveilles et m'évoquent leurs sœurs italiennes de San Zeno à Vérone. Que de beautés ! Le cloître de San Pedro de la Rua, par contre, restera inaccessible, pour cause de rénovation. Une raison de revenir ?

De Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à Estella
De Puente la Reina à EstellaDe Puente la Reina à Estella

Nous soupons dans un petit restaurant sur la place centrale. Tout à coup je me sens redevenir plus touriste que pèlerin. La conversation roule. Tri aimerait faire une partie du chemin avec un groupe de jeunes américains juste avant de rejoindre Madrid pour les JMJ qui se profilent l'an prochain. C'est la raison principale de sa présence à me côtés aujourd'hui. Nous verrons bien demain comment nous nous accordons, ou pas, sur le chemin.

De Puente la Reina à Estella
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