20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 21:03

La nuit a dégagé en partie le ciel et c'est sous un soleil timide, qui n'a pas encore eu le temps de réchauffer l'atmosphère mais que chacun espère opiniâtre, que nous quittons Estella la jolie. Peu après la sortie de la ville, le chemin fait un crochet pour passer au monastère d'Irache, célèbre pour sa fontaine à vin. Pourquoi les guides ne mentionnent-ils pas que la fontaine en question n'est opérationnelle qu'après huit heures du matin ? Parti à l'aube, Tri et moi ne pouvons que constater la sécheresse désespérante du robinet à vin. Nous en sommes quitte pour remplir nos bouteilles au robinet à eau !

De Estella à Los ArcosDe Estella à Los Arcos

Le chemin court dans les champs de blé, épousant les douceurs vallonnées du relief. A l'horizon, de longues falaises calcaires arrêtent le regard qui voudrait se perdre à l'infini. Ces fonds océaniques d'une mer primitive soulevés par les mouvements tectoniques dessinent comme de grandes vagues fossiles à la surface de la terre. A moins qu'il ne s'agisse de rides qui font sourire ou en vieillissent le visage. Cela m'évoque, de loin, le massif de la Chartreuse ou celui du Vercors.

De Estella à Los Arcos

Au sommet d'une colline où se succèdent vignes, champs de blé et forêts, une petite chapelle et les ruines d'un château dominent le paysage. Les anciens savaient choisir leurs lieux ! Le ciel, lavé par la pluie, est encore parcouru de larges bandes nuageuses qui couvrent toute la gamme des gris, du presque blanc au presque noir. Le vent les poussent avec enthousiasme et leur mouvement, longue glissade dans cette atmosphère d'une transparence très pure, nous entraîne à accélérer le pas. Est-ce de marcher à deux ? Je n'ai jamais avancé aussi vite que ce matin. Voilà bientôt la "Fuente de los Moros", la fontaine des maures. Une construction gothique à deux arcades qui protège un escalier aux marches démesurément hautes menant à un bassin rempli d'eau. Promesse d'ombre et de fraîcheur dans la future chaleur de midi.

De Estella à Los Arcos
De Estella à Los ArcosDe Estella à Los Arcos

Arrivée à Villamayor et passage par l'église du village. Dans la pénombre, protégée par une grosse grille en fer forgé, une belle croix de procession en métal argenté. Le visage du Christ, bien que couronné d'une couronne royale, et non d'épine, exprime toute la douleur du monde tout en gardant une étonnante sérénité. Peu de pèlerins semblent partager notre émerveillement. La plupart profite simplement du village pour y faire la pause, sans prendre la peine d'entrer dans l'église. Pourtant, il n'y a pas que les corps qui demandent à être nourri...

De Estella à Los ArcosDe Estella à Los Arcos
De Estella à Los Arcos

La suite du chemin traverse une plaine grandiose, mosaïque de champs, de vignes et de forets sur ses flancs plus escarpés. Tantôt le chemin trace sa route au milieu des cultures, tantôt il flirte avec les collines et la lisière des forets. Le chant des oiseaux s'y mêle au bruit du vent dans les hautes branches des pins et des chênes centenaires. Sous un abri de fortune, des volontaires offrent rafraîchissements, lits pour se reposer et conversation. Un peu plus loin, un hélicoptère de l'armée nous survole et dessine dans le ciel une silhouette agressive et déplacée. La plaine continue avec son patchwork de couleurs pastels où dominent l'ocre et le vert. Au loin, sur le sommet d'une colline, encore une église et ses dépendances. Je rêve d'une vie en ermitage, hors du temps et du monde, inscrite au cœur de la création.

 

La route est interminable mais tellement variée que le temps passe sans qu'on s'en aperçoive. Pour la première fois pourtant, le rythme de la marche me pèse. Bien que je m'en défende, orgueil de pèlerin chevronné, je peine à suivre le rythme de Tri et doit forcer le pas pour rester à sa hauteur. De temps à autre, il sort de son sac du pemmican fait maison, fines lamelles de viande séchée et fumée, qu'il partage généreusement avec moi. Voilà qui change de mon sempiternel chocolat premier prix !

 

Un champ d'oliviers annonce la civilisation et nous entrons bientôt dans Los Arcos. Ruelles désertes et silencieuses, magasins fermés, on dirait une ville morte. A peine le temps de jeter un coup d’œil à l'église, miraculeusement ouverte, et nous en voilà chassés par le sacristain qui ferme le bâtiment pour la sieste de l'après-midi. Il faudra revenir ce soir, à l'heure de la messe. Au refuge, par contre, l'animation va bon train. Les hospitaliers sont de sympathiques flamands avec qui nous discutons chaleureusement du pays avant de nous installer dans de jolies chambrées de quatre.

De Estella à Los ArcosDe Estella à Los Arcos
De Estella à Los ArcosDe Estella à Los Arcos

Il est à peine treize heures. Une nouvelle journée commence, la seconde journée du pèlerin, lorsque le travail de la route est achevé et qu'il ne reste plus qu'à profiter au mieux des heures offertes par l'après-midi et la soirée. Douche, lessive, repas frugal, sieste et visite, messe, repas du soir, plus substantiel, discussion vespérale et puis dodo. Un programme dont je ne me lasse pas !

 

La bibliothèque municipale offre l'accès internet gratuit. J'en profite pour jeter un coup d’œil à mes mails et donner quelques nouvelles. Le monde se souvient-il encore de moi ? Et moi de lui ?

 

Promenade solitaire dans les ruelles de la ville. L'atmosphère y est lourde et désolée. Vers 16h00, une première boulangerie ouvre ses portes. La spécialité du pays a l'air d'être de petits biscuits secs cuits au four. J'en achète quelques-uns à une boulangère acariâtre, mise de mauvaise humeur par un pèlerin me précédant et qui a eu l'audace de se plaindre du prix pratiqué : "Tout est fait maison ici, et c'est du travail de cuire tous ces petits biscuits ! Si ça ne vous plaît pas... Toujours à se plaindre les pèlerins !" Du moins, c'est le sens général que je crois comprendre des réflexions énervées qui sortent de sa bouche. D'ailleurs, ses biscuits ne sont pas très bons. Vraiment trop secs. Son humeur aura déteint lors de la cuisson !

De Estella à Los Arcos

A l'heure dite, direction l'église pour la messe. Dans la demi-obscurité de l'édifice, le chœur baroque resplendit de tous ses ors. Pour la première fois, la grâce de ce style tant décrié se révèle à mes yeux. La profusion des sculptures, des images, des couleurs dépassent l'imagination, et c'est sans doute l'effet recherché. Les sens, et la vue en particulier, complètement saturés, ne savent plus où donner de la tête. Restent bouche-bée. Alors que le roman invite à dépasser le visible par son dépouillement (au moins dans son acception moderne, c-à-d sans les couleurs qui recouvraient les pierres au Moyen-Âge), ce baroque mène au même résultat par l'excès. Les sens sont dépassés, débordés, non par l'absence et la pénurie, mais par la profusion. Il ne reste plus alors que le silence de l'adoration ou de la louange. Hélas, la frontière entre la richesse sensorielle et le mauvais goût est sans doute plus ténue et plus difficile à tenir que dans la voie de la simplicité et du dépouillement. Pourquoi est-ce l'image de la statuaire et des peintures tibétaines qui me vient à l'esprit ? Loin du dépouillement zen, on y retrouve une même profusion et une même exubérance qui frappe l'imagination et la dépasse de toute part. Imagerie confinant à l'épouvante dans le cas du Tibet et de ses déités courroucées (quoique bénéfiques), alors qu'elle tend ici davantage vers la douceur et la beauté harmonieuse, pour qui aime les angelots, les volutes, les drapés et les dorures...

De Estella à Los Arcos

Ce soir, dans la chambre du refuge, la lueur de la tablette de Tri, sur laquelle il pianote et surfe avec passion, va me tenir éveillé jusque tard dans la nuit. Pourquoi suis-je ainsi énervé ? Est-ce parce que c'est la première fois qu'un pèlerin déroge à la courtoisie élémentaire et au respect du sommeil d'autrui, et qu'en plus il s'agit de mon compagnon ? Étonnant comme un détail peut soudain occuper l'esprit et l'obséder sans véritable raison et surtout, sans qu'il parvienne à s'en détacher. Il reste encore du chemin à parcourir avant la sérénité !

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